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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

trouva Zaïde dans le cabinet de la veille. Zuleïman y était avec elle. Il tenait les mains de sa maîtresse
dans les siennes et il avait les yeux fixés sur les siens : Zaïde, penchée sur ses genoux, lançait à Zuleïman

des regards animés de la passion la plus vive. Ils gardèrent quelque temps cette situation ; mais cédant au

même instant à la violence de leurs désirs, ils se précipitèrent entre les bras l'un de l'autre, et se serrèrent

fortement. Le silence profond qui, jusqu'alors, avait régné autour d'eux, fut troublé par leurs soupirs, le

bruit de leurs baisers, et quelques mots inarticulés qui leur échappaient... " Vous m'aimez !... - Je vous

adore !... - M'aimerez-vous toujours ?... - Ah ! le dernier soupir de ma vie sera pour Zaïde... "

Mangogul, accablé de tristesse, se renversa dans un fauteuil, et se mit la main sur les yeux. Il craignit de
voir des choses qu'on imagine bien, et qui ne furent point... Après un silence de quelques moments :

" Ah ! cher et tendre amant, que ne vous ai-je toujours éprouvé tel que vous êtes à présent ! dit Zaïde, je

ne vous en aimerais pas moins, et je n'aurais aucun reproche à me faire... Mais tu pleures, cher Zuleïman,

Viens, cher et tendre amant, viens, que j'essuie tes larmes... Zuleïman, vous baissez les yeux :

qu'avez-vous ? Regardez-moi donc... Viens, cher ami, viens, que je te console : colle tes lèvres sur ma

bouche ; inspire-moi ton âme ; reçois la mienne : suspends... Ah ! non... non... " Zaïde acheva son

discours par un soupir violent, et se tut.

L'auteur africain nous apprend que cette scène frappa vivement Mangogul ; qu'il fonda quelques
espérances sur l'insuffisance de Zuleïman, et qu'il y eut des propositions secrètes portées de sa part à

Zaïde qui les rejeta, et ne s'en fit point un mérite auprès de son amant.

CHAPITRE LIII. L'AMOUR PLATONIQUE.

" Mais cette Zaïde est-elle donc unique ? Mirzoza ne lui cède en rien pour les charmes, et j'ai mille
preuves de sa tendresse : je veux être aimé, je le suis ; et qui m'a dit que Zuleïman l'est plus que moi ?

J'étais un fou d'envier le bonheur d'un autre. Non, personne sous le ciel n'est plus heureux que

Mangogul. "

Ce fut ainsi que commencèrent les remontrances que le sultan se fit à lui-même- L'auteur a supprimé le
reste ; il se contente de nous avertir que le prince y eut plus d'égard qu'à celles que lui présentaient ses

ministres, et que Zaïde ne lui revint plus dans l'esprit.

Une de ces soirées qu'il était fort satisfait de sa maîtresse ou de lui-même, il proposa d'appeler Sélim, et
de s'égarer un peu dans les bosquets du jardin du sérail. C'étaient des cabinets de verdure, où, sans

témoins, l'on pouvait tout dire et faire bien des choses. En s'y acheminant, Mangogul jeta la conversation

sur les raisons qu'on a d'aimer. Mirzoza, montée sur les grands principes, et entêtée d'idées de vertu qui

ne convenaient assurément, ni à son rang, ni à sa figure, ni à son âge, soutenait que très souvent on aimait

pour aimer, et que des liaisons commencées par le rapport des caractères, soutenues par l'estime, et

cimentées par la confiance, duraient très longtemps et très constamment, sans qu'un amant prétendît à des

faveurs, ni qu'une femme fût tentée d'en accorder.

" Voilà, madame, répondit le sultan, comme les romans vous ont gâtée. Vous avez vu là des héros
respectueux et des princesses vertueuses jusqu'à la sottise ; et vous n'avez pas pensé que ces êtres n'ont

jamais existé que dans la tête des auteurs. Si vous demandiez à Sélim, qui sait mieux que personne le

catéchisme de Cythère, qu'est-ce que l'amour ? je gagerais bien qu'il vous répondrait que l'amour n'est

autre chose que...

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