|
Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets
elles usèrent pour cesser d'être laides et devenir hideuses. Cucufa les tenait sous cette malédiction, lorsque Erguebzed, qui aimait les belles personnes, intercéda pour elles : le génie fit ce qu'il put ; mais le charme avait été si puissant, qu'il ne put le lever qu'imparfaitement ; et les femmes de cour restèrent telles que vous les voyez encore.
- En fut-il de même des hommes ? demanda Mirzoza.
- Non, madame, répondit Sélim ; ils durèrent les uns plus, les autres moins : les épaules hautes s'affaissèrent peu à peu ; on se redressa ; et de crainte de passer pour gros dos, on porta la tête au vent, et l'on minauda ; on continua de pirouetter, et l'on pirouette encore aujourd'hui ; entamez une conversation sérieuse ou sensée en présence d'un jeune seigneur du bel air, et, zest, vous le verrez s'écarter de vous en faisant le moulinet, pour aller marmotter une parodie à quelqu'un qui lui demande des nouvelles de la guerre ou de sa santé, ou lui chuchoter à l'oreille qu'il a soupé la veille avec la Rabon ; que c'est une fille adorable ; qu'il parait un roman nouveau ; qu'il en a lu quelques pages, que c'est du beau, mais du grand beau : et puis, zest, des pirouettes vers une femmes à qui il demande si elle a vu le nouvel opéra, et à qui il répond que la Dangeville a fait à ravir. "
Mirzoza trouva ces ridicules assez plaisants, et demanda à Sélim s'il les avait eus.
" Comment ! madame, reprit le vieux courtisan, était-il permis de ne les pas avoir, sans passer pour un homme de l'autre monde ? Je fis le gros dos, je me redressai, je minaudai, je lorgnai, je pirouettai, je persiflai comme un autre ; et tous les efforts de mon jugement se réduisirent à prendre ces travers des premiers, et à n'être pas des derniers à m'en défaire. "
Sélim en était là, lorsque Mangogul parut.
L'auteur africain ne nous apprend ni ce qu'il était devenu, ni ce qui l'avait occupé pendant le chapitre précédent : apparemment qu'il est permis aux princes du Congo de faire des actions indifférentes, de dire quelquefois des misères et de ressembler aux autres hommes, dont une grande partie de la vie se consume à des riens, ou à des choses qui ne méritent pas d'être sues.
CHAPITRE LI. VINGT-HUITIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.. OLYMPIA.
Madame, réjouissez-vous, dit Mangogul en entrant chez la favorite. Je vous apporte une nouvelle agréable. Les bijoux sont de petits fous qui ne savent ce qu'ils disent. La bague de Cucufa peut les faire parler, mais non leur arracher la vérité.
- Et comment Votre Hautesse les a-t-elle surpris en mensonge ? demanda la favorite.
- Vous l'allez savoir, répondit le sultan. Sélim vous avait promis toutes ses aventures ; et vous ne doutez point qu'il ne vous ait tenu parole. Eh bien ! je viens de consulter un bijou qui l'accuse d'une méchanceté qu'il ne vous a pas confessée, qu'assurément il n'a point eue, et qui même n'est pas de son caractère. Tyranniser une jolie femme, la mettre à contribution sous peine d'exécution militaire, reconnaissez-vous là Sélim ?
- Eh ! pourquoi non, seigneur ? répliqua la favorite. Il n'y a point de malice dont Sélim n'ait été capable ; et s'il a tu l'aventure que vous avez découverte, c'est peut-être qu'il s'est réconcilié avec ce bijou, qu'ils sont bien ensemble, et qu'il a cru pouvoir me dérober une peccadille, sans manquer à sa promesse.
|