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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

ces filles déshonorées, pourvu que je m'amuse ? Suis-je donc sultan pour rien ? À demain, madame ; il
faut espérer que les scènes qui suivront seront plus comiques que la première, et qu'insensiblement vous

y prendrez goût.

- Je n'en crois rien, seigneur, reprit Mirzoza.

- Et moi je vous réponds que vous trouverez des bijoux plaisants, et si plaisants, que vous ne pourrez
vous défendre de leur donner audience. Et où en seriez-vous donc, si je vous les députais en qualité

d'ambassadeurs ? Je vous sauverai, si vous voulez, l'ennui de leurs harangues ; mais pour le récit de leurs

aventures, vous l'entendrez de leur bouche ou de la mienne. C'est une chose décidée ; je n'en peux rien

rabattre ; prenez sur vous de vous familiariser avec ces nouveaux discoureurs. "

A ces mots, il l'embrassa, et passa dans son cabinet, réfléchissant sur l'épreuve qu'il venait de faire, et
remerciant dévotieusement le génie Cucufa.

CHAPITRE VII. SECOND ESSAI DE L'ANNEAU.

LES AUTELS.

Il y avait pour le lendemain un petit souper chez Mirzoza. Les personnes nommées s'assemblèrent de
bonne heure dans son appartement. Avant le prodige de la veille, on s'y rendait par goût ; ce soir, on n'y

vint que par bienséance : toutes les femmes eurent un air contraint et ne parlèrent qu'en monosyllabes ;

elles étaient aux aguets, et s'attendaient à tout moment que quelque bijou se mêlerait de la conversation.

Malgré la démangeaison qu'elles avaient de mettre sur le tapis la mésaventure d'Alcine, aucune n'osa

prendre sur soi d'en entamer le propos ; ce n'est pas qu'on fût retenu par sa présence ; quoique comprise

dans la liste du souper, elle ne parut point ; on devina qu'elle avait la migraine. Cependant, soit qu'on

redoutât moins le danger, parce que de toute la journée on n'avait entendu parler que des bouches, soit

qu'on feignît de s'enhardir, la conversation, qui languissait, s'anima ; les femmes les plus suspectes

composèrent leur maintien, jouèrent l'assurance ; et Mirzoza demanda au courtisan Zégris, s'il n'y avait

rien d'intéressant.

" Madame, répondit Zégris, on vous avait fait part du prochain mariage de l'aga Chazour avec la jeune
Sibérine ; je vous annonce que tout est rompu.

- A quel propos ? interrompit la favorite.

- A propos d'une voix étrange, continua Zégris, que Chazour dit avoir entendue à la toilette de sa
princesse ; depuis hier, la cour du sultan est pleine de gens qui vont prêtant l'oreille, dans l'espérance de

surprendre, je ne sais comment, des aveux qu'assurément on n'a nulle envie de leur faire.

- Mais cela est fou, répliqua la favorite : le malheur d'Alcine, si c'en est un, n'est rien moins qu'avéré ; on
n'a point encore approfondi...

- Madame, interrompit Zélmaïde, je l'ai entendu très distinctement ; elle a parlé sans ouvrir la bouche ;
les faits ont été bien articulés ; et il n'était pas trop difficile de deviner d'où partait ce son extraordinaire.

Je vous avoue que j'en serais morte à sa place.

- Morte ! reprit Zégris ; on survit à d'autres accidents.

- Comment, s'écria Zelmaïde, en est-il un plus terrible que l'indiscrétion d'un bijou ? Il n'y a donc plus de
milieu. Il faut ou renoncer à la galanterie, ou se résoudre à passer pour galante.

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