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Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

petit-maître, des vapeurs ! Cicogne les nomme hystériques ; c'est comme qui dirait des choses qui
viennent de la région inférieure. Il a pour cela un élixir divin ; c'est un principe principiant, principié, qui

ravive... qui... je le proposerai à madame. " On sourit de ce persiflage, et notre cynique reprit :

" Rien n'est plus vrai, mesdames ; j'en ai usé, moi qui vous parle, pour une déperdition de substance.

- Une déperdition de substance ! Monsieur le marquis, reprit une jeune personne, qu'est-ce que cela ?

- Madame, répondit le marquis, c'est un de ces petits accidents fortuits qui arrivent... Eh ! mais tout le
monde connaît cela. "

Cependant l'assoupissement simulé finit. Alcine se mit au jeu aussi intrépidement que si son bijou n'eût
rien dit, ou que s'il eût dit les plus belles choses du monde. Elle fut même la seule qui joua sans

distraction. Cette séance lui valut des sommes considérables. Les autres ne savaient ce qu'elles faisaient,

ne reconnaissaient plus leurs figures, oubliaient leurs numéros, négligeaient leurs avantages, arrosaient à

contre-temps et commettaient cent autres bévues, dont Alcine profitait. Enfin, le jeu finit, et chacun se

retira.

Cette aventure fit grand bruit à la cour, à la ville et dans tout le Congo. Il en courut des épigrammes : le
discours du bijou d'Alcine fut publié, revu, corrigé, augmenté et commenté par les agréables de la cour.

On chansonna l'émir ; sa femme fut immortalisée. On se la montrait aux spectacles ; elle était courue

dans les promenades ; on s'attroupait autour d'elle, et elle entendait bourdonner à ses côtés : " Oui, la

voilà ; c'est elle-même ; son bijou a parlé pendant plus de deux heures de suite. "

Alcine soutint sa réputation nouvelle avec un sang-froid admirable. Elle écouta tous ces propos, et
beaucoup d'autres, avec une tranquillité que les autres femmes n'avaient point. Elles s'attendaient à tout

moment à quelque indiscrétion de la part de leurs bijoux ; mais l'aventure du chapitre suivant acheva de

les troubler.

Lorsque le cercle s'était séparé, Mangogul avait donné la main à la favorite, et l'avait remise dans son
appartement. Il s'en manquait beaucoup qu'elle eût cet air vif et enjoué, qui ne l'abandonnait guère. Elle

avait perdu considérablement au jeu, et l'effet du terrible anneau l'avait jetée dans une rêverie dont elle

n'était pas encore bien revenue. Elle connaissait la curiosité du sultan, et elle ne comptait pas assez sur les

promesses d'un homme moins amoureux que despotique, pour être libre de toute inquiétude.

" Qu'avez-vous, délices de mon âme ? lui dit Mangogul ; je vous trouve rêveuse.

- J'ai joué, lui répondit Mirzoza, d'un guignon qui n'a point d'exemple ; j'ai perdu la possibilité : j'avais
douze tableaux ; je ne crois pas qu'ils aient marqué trois fois.

- Cela est désolant, répondit Mangogul : mais que pensez-vous de mon secret ?

- Prince, lui dit la favorite, je persiste à le tenir pour diabolique ; il vous amusera sans doute ; mais cet
amusement aura des suites funestes. Vous allez jeter le trouble dans toutes les maisons, détromper des

maris, désespérer des amants, perdre des femmes, déshonorer des filles, et faire cent autres vacarmes.

Ah ! prince, je vous conjure...

- Eh ! jour de Dieu, dit Mangogul, vous moralisez comme Nicole ! je voudrais bien savoir à propos de
quoi l'intérêt de votre prochain vous touche aujourd'hui si vivement. Non, madame, non ; je conserverai

mon anneau. Et que m'importent à moi ces maris détrompés, ces amants désespérés, ces femmes perdues,

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