bibliotheq.net - littérature française
 

Denis Diderot - Les Bijoux Indiscrets

- Avec un peu de méditation j'y parviendrais, seigneur, répondit Bloculocus ; mais je réserve ces
phénomènes délicats pour le temps où je donnerai au public ma traduction de Philoxéne , dont je

supplie Votre Hautesse de m'accorder le privilège.

- Très volontiers, dit Mangogul ; mais qu'est-ce que ce Philoxène ?

- Prince, reprit Bloculocus, c'est un auteur grec qui a très bien entendu la matière des songes.

- Vous savez donc le grec ?...

- Moi, seigneur, point du tout.

- Ne m'avez-vous pas dit que vous traduisiez Philoxène, et qu'il avait écrit en grec ?

- Oui, seigneur ; mais il n'est pas nécessaire d'entendre une langue pour la traduire, puisque l'on ne traduit
que pour des gens qui ne l'entendent point.

- Cela est merveilleux, dit le sultan ; seigneur Bloculocus, traduisez donc le grec sans le savoir ; je vous
donne ma parole que je n'en dirai mot à personne, et que je ne vous en honorerai pas moins

singulièrement. "

CHAPITRE XLIII. VINGT-TROISIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.. FANNI.

Il restait encore assez de jour, lorsque cette conversation finit, ce qui détermina Mangogul à faire un essai
de son anneau avant que de se retirer dans son appartement, ne fût-ce que pour s'endormir sur des idées

plus gaies que celles qui l'avaient occupé jusqu'alors : il se rendit aussitôt chez Fanni ; mais il ne la

trouva point ; il y revint après souper ; elle était encore absente : il remit donc son épreuve au lendemain

matin.

Mangogul était aujourd'hui, dit l'auteur africain dont nous traduisons le journal, à neuf heures et demie
chez Fanni. On venait de la mettre au lit. Le sultan s'approcha de son oreiller, la contempla quelque

temps, et ne put concevoir comment, avec si peu de charmes, elle avait couru tant d'aventures.

Fanni est si blonde qu'elle en est fade ; grande, dégingandée, elle a la démarche indécente ; point
de traits, peu d'agréments, un air d'intrépidité qui n'est passable qu'à la cour ; pour de l'esprit, on lui en

reconnaît tout ce que la galanterie en peut communiquer, et il faut qu'une femme soit née bien imbécile

pour n'avoir pas au moins du jargon, après une vingtaine d'intrigues ; car Fanni en était là.

Elle appartenait, en dernier ressort, à un homme fait à son caractère. Il ne s'effarouchait guère de ses
infidélités, sans être toutefois aussi bien informé que le public, jusqu'où elles étaient poussées. Il avait

pris Fanni par caprice, et il la gardait par habitude ; c'était comme un ménage arrangé. Ils avaient passé la

nuit au bal, s'étaient couchés sur les neuf heures, et s'étaient. endormis sans façon. La nonchalance

d'Alonzo aurait moins accommodé Fanni, sans la facilité de son humeur. Nos gens dormaient donc

profondément dos à dos, lorsque le sultan tourna sa bague sur le bijou de Fanni. À l'instant il se mit à

parler, sa maîtresse à ronfler, et Alonzo à s'éveiller.

Après avoir bâillé à plusieurs reprises : " Ce n'est pas Alonzo : quelle heure est-il ? que me veut-on ?
dit-il, il me semble qu'il n'y a pas si longtemps que je repose ; qu'on me laisse un moment. "

Monsieur allait se rendormir ; mais ce n'était pas l'avis du sultan. " Quelle persécution ! reprit le bijou.

< page précédente | 107 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.