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Denis Diderot - Le Neveu de Rameau

croyez.

LUI. - Oh, je suis sûr qu'à présent qu'ils ne m'ont pas, pour les faire rire, ils s'ennuient comme des chiens.

MOI. - J'irais donc les retrouver. Je ne leur laisserais pas le temps de se passer de moi; de se tourner vers
quelque amusement honnête: car qui sait ce qui peut arriver?

LUI. - Ce n'est pas là ce que je crains. Cela n'arrivera pas.

MOI. - Quelque sublime que vous soyez, un autre peut vous remplacer.

LUI. - Difficilement.

MOI. - D'accord. Cependant j'irais avec ce visage défait, ces yeux égarés, ce col débraillé, ces cheveux
ébouriffés, dans l'état vraiment tragique où vous voilà. Je me jetterais aux pieds de la divinité. Je me

collerais la face contre terre; et sans me relever, je lui dirais d'une voix basse et sanglotante: «Pardon,

madame! pardon! je suis un indigne, un infâme. Ce fut un malheureux instant; car vous savez que je ne

suis pas sujet à avoir du sens commun, et je vous promets de n'en avoir de ma vie.»

Ce qu'il y a de plaisant, c'est que, tandis que je lui tenais ce discours, il en exécutait la pantomime. Il
s'était prosterné; il avait collé son visage contre terre; il paraissait tenir entre ses deux mains le bout d'une

pantoufle; il pleurait; il sanglotait; il disait, «oui, ma petite reine; oui, je le promets; je n'en aurai de ma

vie, de ma vie». Puis se relevant brusquement, il ajouta d'un ton sérieux et réfléchi:

LUI. - Oui: vous avez raison. Je crois que c'est le mieux. Elle est bonne. Monsieur Viellard dit qu'elle est
si bonne. Moi, je sais un peu qu'elle l'est. Mais cependant aller s'humilier devant une guenon! Crier

miséricorde aux pieds d'une misérable petite histrionne que les sifflets du parterre ne cessent de

poursuivre! Moi, Rameau! fils de Monsieur Rameau, apothicaire de Dijon, qui est un homme de bien et

qui n'a jamais fléchi le genou devant qui que ce soit! Moi, Rameau, le neveu de celui qu'on appelle le

grand Rameau, qu'on voit se promener droit et les bras en l'air, au Palais-Royal, depuis que monsieur

Carmontelle l'a dessiné courbé, et les mains sous les basques de son habit! Moi qui ai composé des pièces

de clavecins que personne ne joue, mais qui seront peut- être les seules qui passeront à la postérité qui les

jouera; moi! moi enfin! J'irais!... Tenez, Monsieur, cela ne se peut. Et mettant sa main droite sur sa

poitrine, il ajoutait: le me sens là quelque chose qui s'élève et qui me dit, «Rameau, tu n'en feras rien». Il

faut qu'il y ait une certaine dignité attachée à la nature de l'homme, que rien ne peut étouffer. Cela se

réveille à propos de bottes. Oui, à propos de bottes; car il y a d'autres jours où il ne m'en coûterait rien

pour être vil tant qu'on voudrait; ces jours-là, pour un liard, je baiserais le cul à la petite Hus.

MOI. - Hé, mais, l'ami; elle est blanche, jolie, jeune, douce, potelée; et c'est un acte d'humilité auquel un
plus délicat que vous pourrait quelquefois s'abaisser.

LUI. - Entendons-nous; c'est qu'il y a baiser le cul au simple, et baiser le cul au figuré. Demandez au gros
Bergier qui baise le cul de madame de La Marck au simple et au figuré; et ma foi, le simple et le figuré

me déplairaient également là.

MOI. - Si l'expédient que je vous suggère ne vous convient pas; ayez donc le courage d'être gueux.

LUI. - Il est dur d'être gueux, tandis qu'il y a tant de sots opulents aux dépens desquels on peut vivre. Et
puis le mépris de soi; il est insupportable.

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