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Denis Diderot - Le Neveu de Rameau

eux, une faim renaissante comme eux, et pas de quoi mettre sous la dent. Le pis, c'est la posture
contrainte où nous tient le besoin. L'homme nécessiteux ne marche pas comme un autre; il saute, il

rampe, il se tortille, il se traîne; il passe sa vie à prendre et à exécuter des positions.

MOI. - Qu'est-ce que des positions?

LUI. - Allez le demander à Noverre, Le monde en offre bien plus que son art n'en peut imiter.

MOI. - Et vous voilà, aussi, pour me servir de votre expression, ou de celle de Montaigne, perché sur
l'épicycle de Mercure, et considérant les différentes pantomimes de l'espèce humaine.

LUI. - Non, non, vous dis-je. Je suis trop lourd pour m'élever si haut. J'abandonne aux grues le séjour des
brouillards. Je vais terre à terre. Je regarde autour de moi; et je prends mes positions, ou je m'amuse des

positions que je vois prendre aux autres. Je suis excellent pantomime; comme vous en allez juger. Puis il

se met à sourire, à contrefaire l'homme admirateur, l'homme suppliant, l'homme complaisant; il a le pied

droit en avant, le gauche en arrière, le dos courbé, la tête relevée, le regard comme attaché sur d'autres

yeux, la bouche entrouverte, les bras portés vers quelque objet; il attend un ordre, il le reçoit; il part

comme un trait; il revient, il est exécuté; il en rend compte. Il est attentif à tout; il ramasse ce qui tombe;

il place un oreiller ou un tabouret sous des pieds; il tient une soucoupe, il approche une chaise, il ouvre

une porte; il ferme une fenêtre; il tire des rideaux; il observe le maître et la maîtresse; il est immobile, les

bras pendants; les jambes parallèles; il écoute; il cherche à lire sur des visages; et il ajoute: Voilà ma

pantomime, à peu près la même que celle des flatteurs, des courtisans, des valets et des gueux.

Les folies de cet homme, les contes de l'abbé Galiani, les extravagances de Rabelais, m'ont quelquefois
fait rêver profondément. Ce sont trois magasins où je me suis pourvu de masques ridicules que je place

sur le visage des plus graves personnages; et je vois Pantalon dans un prélat, un satyre dans un président,

un pourceau dans un cénobite, une autruche dans un ministre, une oie dans son premier commis.

MOI. - Mais à votre compte, dis-je à mon homme, il y a bien des gueux dans ce monde-ci; et je ne
connais personne qui ne sache quelques pas de votre danse.

LUI. - Vous avez raison. Il n'y a dans tout un royaume qu'un homme qui marche. C'est le souverain. Tout
le reste prend des positions.

MOI. - Le souverain? encore y a-t-il quelque chose à dire? Et croyez-vous qu'il ne se trouve pas, de
temps en temps, à côté de lui, un petit pied, un petit chignon, un petit nez qui lui fasse faire un peu de la

pantomime? Quiconque a besoin d'un autre, est indigent et prend une position. Le roi prend une position

devant sa maîtresse et devant Dieu; il fait son pas de pantomime. Le ministre fait le pas de courtisan, de

flatteur, de valet ou de gueux devant son roi. La foule des ambitieux danse vos positions, en cent

manières plus viles les unes que les autres, devant le ministre. L'abbé de condition en rabat, et en

manteau long, au moins une fois la semaine, devant le dépositaire de la feuille des bénéfices. Ma foi, ce

que vous appelez la pantomime des gueux, est le grand branle de la terre. Chacun a sa petite Hus et son

Bertin.

LUI. - Cela me console.

Mais tandis que je parlais, il contrefaisait à mourir de rire, les positions des personnages que je nommais;
par exemple, pour le petit abbé, il tenait son chapeau sous le bras, et son bréviaire de la main gauche; de

la droite, il relevait la queue de son manteau; il s'avançait la tête un peu penchée sur l'épaule, les yeux

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