bibliotheq.net - littérature française
 

Denis Diderot - Le Neveu de Rameau

grison: «Cette lettre de change, de qui la tenez- vous? - De vous. - Est-ce pour de l'argent prête? - Non. -
Est-ce pour fourniture de marchandise? - Non. - Est-ce pour services rendus? - Non. Mais il ne s'agit

point de cela. J'en suis possesseur. Vous l'avez signée, et vous l'acquitterez. - Je ne l'ai point signée. - Je

suis donc un faussaire? - Vous ou un autre dont vous êtes l'agent. - Je suis un lâche, mais vous êtes un

coquin. Croyez-moi, ne me poussez pas à bout. Je dirai tout. Je me déshonorerai, mais je vous perdrai.»

Le Juif ne tint compte de la menace; et le grison révéla toute l'affaire, à la séance qui suivit. Ils furent

blâmés tous les deux; et le Juif condamné à payer la lettre de change, dont la valeur fut appliquée au

soulagement des pauvres. Alors je me séparai de lui. Je revins ici. Quoi faire? car il fallait périr de

misère, ou faire quelque chose. Il me passa toutes sortes de projets par la tête. Un jour, je partais le

lendemain pour me jeter dans une troupe de province, également bon ou mauvais pour le théâtre ou pour

l'orchestre; le lendemain, je songeais à me faire peindre un de ces tableaux attachés à une perche qu'on

plante dans un carrefour, et où j'aurais crié à tue-tête: «Voilà la ville où il est né; le voilà qui prend congé

de son père l'apothicaire; le voilà qui arrive dans la capitale, cherchant la demeure de son oncle; le voilà

aux genoux de son oncle qui le chasse; le voilà avec un Juif, et cætera et cætera. Le jour suivant, je me

levais bien résolu de m'associer aux chanteurs des rues; ce n'est pas ce que j'aurais fait de plus mal; nous

serions allés concerter sous les fenêtres du cher oncle qui en serait crevé de rage. Je pris un autre parti.

Là il s'arrêta, passant successivement de l'attitude d'un homme qui tient un violon, serrant les cordes à
tour de bras, à celle d'un pauvre diable exténué de fatigue, à qui les forces manquent, dont les jambes

flageolent, prêt à expirer, si on ne lui jette un morceau de pain; il désignait son extrême besoin, par le

geste d'un doigt dirigé vers sa bouche entrouverte; puis il ajouta: Cela s'entend. On me jetait le lopin.

Nous nous le disputions à trois ou quatre affamés que nous étions; et puis pensez grandement; faites de

belles choses au milieu d'une pareille détresse.

MOI. - Cela est difficile.

LUI. - De cascade en cascade, j'étais tombé là. J'y étais comme un coq en pâte. J'en suis sorti. Il faudra
derechef scier le boyau, et revenir au geste du doigt vers la bouche béante. Rien de stable dans ce monde.

Aujourd'hui, au sommet; demain au bas de la roue. De maudites circonstances nous mènent; et nous

mènent fort mal.

Puis buvant un coup qui restait au fond de la bouteille et s'adressant à son voisin: Monsieur, par charité,
une petite prise. Vous avez là une belle boîte? Vous n'êtes pas musicien? - Non. - Tant mieux pour vous;

car ce sont de pauvres bougres bien à plaindre. Le sort a voulu que je le fusse, moi; tandis qu'il y a, à

Montmartre peut-être, dans un moulin, un meunier, un valet de meunier qui n'entendra jamais que bruit

du cliquet, et qui aurait trouvé les plus beaux chants. Rameau, au moulin? au moulin, c'est là ta place.

MOI. - A quoi que ce soit que l'homme s'applique, la Nature l'y destinait.

LUI. - Elle fait d'étranges bévues. Pour moi je ne vois pas de cette hauteur où tout se confond, l'homme
qui émonde un arbre avec des ciseaux, la chenille qui en ronge la feuille, et d'où l'on ne voit que deux

insectes différents, chacun à son devoir. Perchez- vous sur l'épicycle de Mercure, et de là, distribuez, si

cela vous convient, et à l'imitation de Réaumur, lui la classe des mouches en couturières, arpenteuses,

faucheuses, vous, l'espèce des hommes, en hommes menuisiers, charpentiers, couvreurs, danseurs,

chanteurs, c'est votre affaire. Je ne m'en mêle pas. Je suis dans ce monde et j'y reste. Mais s'il est dans la

nature d'avoir appétit; car c'est toujours à l'appétit que j'en reviens, à la sensation qui m'est toujours

présente, je trouve qu'il n'est pas du bon ordre de n'avoir pas toujours de quoi manger. Que diable

d'économie, des hommes qui regorgent de tout, tandis que d'autres qui ont un estomac importun comme

< page précédente | 46 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.