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Denis Diderot - Le Neveu de Rameau

chercher soi-même.

LUI. - Peut-être; mais je n'en ai pas le courage; et puis sacrifier son bonheur à un succès incertain. Et le
nom que je porte donc? Rameau! s'appeler Rameau, cela est gênant. Il n'en est pas des talents comme de

la noblesse qui se transmet et dont l'illustration s'accroît en passant du grand-père au père, du père au fils,

du fils à son petit-fils, sans que l'aïeul impose quelque mérite à son descendant. La vieille souche se

ramifie en une énorme tige de sots; mais qu'importe? Il n'en est pas ainsi du talent. Pour n'obtenir que la

renommée de son père, il faut être plus habile que lui. Il faut avoir hérité de sa fibre. La fibre m'a

manqué; mais le poignet s'est dégourdi; l'archet marche, et le pot bout. Si ce n'est pas de la gloire; c'est du

bouillon.

MOI. - A votre place, je ne me le tiendrais pas pour dit; j'essaierais.

LUI. - Et vous croyez que je n'ai pas essayé. Je n'avais pas quinze ans, lorsque je me dis, pour la première
fois: Qu'as-tu Rameau? tu rêves. Et à quoi rêves-tu? que tu voudrais bien avoir fait ou faire quelque

chose qui excitât l'admiration de l'univers. Hé, oui; il n'y a qu'à souffler et remuer les doigts. Il n'y a qu'à

ourler le bec, et ce sera une cane. Dans un âge plus avancé, j'ai répété le propos de mon enfance.

Aujourd'hui je le répète encore, et je reste autour de la statue de Memnon.

MOI. - Que voulez-vous dire avec votre statue de Memnon?

LUI. - Cela s'entend, ce me semble. Autour de la statue de Memnon, il y en avait une infinité d'autres
également frappées des rayons du soleil; mais la sienne était la seule qui résonnât. Un poète, c'est de

Voltaire; et puis qui encore? de Voltaire; et le troisième, de Voltaire; et le quatrième, de Voltaire. Un

musicien, c'est Rinaldo da Capoua, c'est Hasse; c'est Pergolèse; c'est Alberti; c'est Tartini; c'est Locatelli;

c'est Terradoglias; c'est mon oncle; c'est ce petit Duni qui n'a ni mine, ni figure; mais qui sent, mordieu,

qui a du chant et de l'expression. Le reste, autour de ce petit nombre de Memnon, autant de paires

d'oreilles fichées au bout d'un bâton. Aussi sommes-nous gueux, si gueux que c'est une bénédiction. Ah,

Monsieur le philosophe, la misère est une terrible chose. Je la vois accroupie, la bouche béante, pour

recevoir quelques gouttes de l'eau glacée qui s'échappe du tonneau des Danaïdes. Je ne sais si elle aiguise

l'esprit du philosophe; mais elle refroidit diablement la tête du poète. On ne chante pas bien sous ce

tonneau. Trop heureux encore, celui qui peut s'y placer.

J'y étais; et je n'ai pas su m'y tenir. J'avais déjà fait cette sottise une fois. J'ai voyagé en Bohème, en
Allemagne, en Suisse, en Hollande, en Flandre; au diable, au vert.

MOI. - Sous le tonneau percé.'

LUI. - Sous le tonneau percé; c'était un Juif opulent et dissipateur qui aimait la musique et mes folies. Je
musiquais, comme il plaît à Dieu; je faisais le fou; je ne manquais de rien. Mon Juif était un homme qui

savait sa loi et qui l'observait raide comme une barre, quelquefois avec l'ami, toujours avec l'étranger. Il

se fit une mauvaise affaire qu'il faut que je vous raconte, car elle est plaisante. Il y avait à Utrecht une

courtisane charmante. Il fut tenté de la chrétienne; il lui dépêcha un grison avec une lettre de change

assez forte. La bizarre créature rejeta son offre. Le Juif en fut désespéré. Le grison lui dit: «Pourquoi

vous affliger ainsi? vous voulez coucher avec une jolie femme; rien n'est plus aisé, et même de coucher

avec une plus jolie que celle que vous poursuivez. C'est la mienne, que je vous céderai au même prix.»

Fait et dit. Le grison garde la lettre de change, et mon Juif couche avec la femme du grison. L'échéance

de la lettre de change arrive. Le Juif la laisse protester et s'inscrit en faux. Procès. Le Juif disait: jamais

cet homme n'osera dire à quel titre il possède ma lettre, et je ne la paierai pas. A l'audience, il interpelle le

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