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Denis Diderot - Le Neveu de Rameau

LUI. - Un musicien! un musicien! quelquefois je le regarde, en grinçant les dents; et je dis, si tu devais
jamais savoir une note, je crois que je te tordrais le col.

MOI. - Et pourquoi cela, s'il vous plaît?

LUI. - Cela ne mène à rien.

MOI. - Cela mène à tout.

LUI. - Oui, quand on excelle; mais qui est-ce qui peut se promettre de son enfant qu'il excellera? Il y a
dix mille à parier contre un qu'il ne serait qu'un misérable racleur de cordes, comme moi. Savez-vous

qu'il serait peut-être plus aisé de trouver un enfant propre à gouverner un royaume, à faire un grand roi

qu'un grand violon.

MOI. - Il me semble que les talents agréables, même médiocres, chez un peuple sans moeurs, perdu de
débauche et de luxe, avancent rapidement un homme dans le chemin de la fortune. Moi qui vous parle,

j'ai entendu la conversation qui suit, entre une espèce de protecteur et une espèce de protégé. Celui-ci

avait été adressé au premier, comme à un homme obligeant qui pourrait le servir. - Monsieur, que

savez-vous? - Je sais passablement les mathématiques. - Hé bien, montrez les mathématiques; après vous

être crotté dix à douze ans sur le pavé de Paris, vous aurez droit à quatre cents livres de rente. - J'ai étudié

les lois, et je suis versé dans le droit. - Si Puffendorf et Grotius revenaient au monde, ils mourraient de

faim, contre une borne. - Je sais très bien l'histoire et la géographie. - S'il y avait des parents qui eussent à

coeur la bonne éducation de leurs enfants, votre fortune serait faite; mais il n'y en a point. - Je suis assez

bon musicien. - Et que ne disiez-vous cela d'abord! Et pour vous faire voir le parti qu'on peut tirer de ce

dernier talent, j'ai une fille. Venez tous les jours depuis sept heures et demie du soir, jusqu'à neuf; vous

lui donnerez leçon, et je vous donnerai vingt-cinq louis par an. Vous déjeunerez, dînerez, goûterez,

souperez avec nous. Le reste de votre journée vous appartiendra. Vous en disposerez à votre profit.

LUI. - Et cet homme qu'est-il devenu.

MOI. - S'il eût été sage, il eût fait fortune, la seule chose qu'il paraît que vous ayez en vue.

LUI. - Sans doute. De l'or, de l'or. L'or est tout; et le reste, sans or, n'est rien. Aussi au lieu de lui farcir la
tête de belles maximes qu'il faudrait qu'il oubliât, sous peine de n'être qu'un gueux; lorsque je possède un

louis, ce qui ne m'arrive pas souvent, je me plante devant lui. Je tire le louis de ma poche. Je le lui montre

avec admiration. J'élève les yeux au ciel. Je baise le louis devant lui. Et pour lui faire entendre mieux

encore l'importance de la pièce sacrée, je lui bégaye de la voix; je lui désigne du doigt tout ce qu'on en

peut acquérir, un beau fourreau, un beau toquet, un bon biscuit. Ensuite je mets le louis dans ma poche.

Je me promène avec fierté; je relève la basque de ma veste; je frappe de la main sur mon gousset; et c'est

ainsi que je lui fais concevoir que c'est du louis qui est là, que naît l'assurance qu'il me voit.

MOI. - On ne peut rien de mieux. Mais s'il arrivait que, profondément pénétré de la valeur du louis, un
jour...

LUI. - Je vous entends. Il faut fermer les yeux là-dessus. Il n'y a point de principe de morale qui n'ait son
inconvénient. Au pis aller, c'est un mauvais quart d'heure, et tout est fini.

MOI. - Même d'après des vues si courageuses et si sages, je persiste à croire qu'il serait bon d'en faire un
musicien. Je ne connais pas de moyen d'approcher plus rapidement des grands, de servir leurs vices, et de

mettre à profit les siens.

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