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Denis Diderot - Le Neveu de Rameau

dans la rue, un homme dans le transport de la colère, une femme jalouse et furieuse, un amant désespéré,
un flatteur, oui un flatteur radoucissant son ton, traînant ses syllabes, d'une voix mielleuse, en un mot une

passion, n'importe laquelle, pourvu que par son énergie, elle méritât de servir de modèle au musicien,

aurait dû s'apercevoir de deux choses: l'une que les syllabes, longues ou brèves, n'ont aucune durée fixe,

pas même de rapport déterminé entre leurs durées; que la passion dispose de la prosodie, presque comme

il lui plaît; qu'elle exécute les plus grands intervalles, et que celui qui s'écrie dans le fort de sa douleur:

«Ah, malheureux que Je suis», monte la syllabe d'exclamation au ton le plus élevé et le plus aigu, et

descend les autres aux tons les plus graves et les plus bas, faisant l'octave ou même un plus grand

intervalle, et donnant à chaque son la quantité qui convient au tour de la mélodie, sans que l'oreille soit

offensée, sans que ni la syllabe longue, ni la syllabe brève aient conservé la longueur ou la brièveté du

discours tranquille. Quel chemin nous avons fait depuis le temps où nous citions la parenthèse d'Armide,

Le vainqueur de Renaud, si quelqu'un le peut être, l'Obéissons sans balancer, des Indes galantes, comme

des prodiges de déclamation musicale! A présent, ces prodiges-là me font hausser les épaules de pitié. Du

train dont l'art s'avance, je ne sais où il aboutira. En attendant, buvons un coup.

Il en boit deux, trois, sans savoir ce qu'il faisait. Il allait se noyer, comme s'il s'était épuisé, sans s'en
apercevoir, si je n'avais déplacé la bouteille qu'il cherchait de distraction. Alors je lui dis:

MOI. - Comment se fait-il qu'avec un tact aussi fin, une si grande sensibilité pour les beautés de l'art
musical; vous soyez aussi aveugle sur les belles choses en morale, aussi insensible aux charmes de la

vertu?

LUI. - C'est apparemment qu'il y a pour les unes un sens que je n'ai pas; une fibre qui ne m'a point été
donnée, une fibre lâche qu'on a beau pincer et qui ne vibre pas; ou peut-être c'est que j'ai toujours vécu

avec de bons musiciens et de méchantes gens; d'où il est arrivé que mon oreille est devenue très fine, et

que mon coeur est devenu sourd. Et puis c'est qu'il y avait quelque chose de race. Le sang de mon père et

le sang de mon oncle est le même sang. Mon sang est le même que celui de mon père. La molécule

paternelle était dure et obtuse; et cette maudite molécule première s'est assimilé tout le reste.

MOI. - Aimez-vous votre enfant?

LUI. - Si je l'aime, le petit sauvage. J'en suis fou.

MOI. - Est-ce que vous ne vous occuperez pas sérieusement d'arrêter en lui l'effet de la maudite molécule
paternelle.

LUI. - J'y travaillerais, je crois, bien inutilement. S'il est destiné à devenir un homme de bien, je n'y
nuirai pas. Mais si la molécule voulait qu'il fût un vaurien comme son père, les peines que j'aurais prises

pour en faire un homme honnête lui seraient très nuisibles; l'éducation croisant sans cesse la pente de la

molécule, il serait tiré comme par deux forces contraires, et marcherait tout de guingois, dans le chemin

de la vie, comme j'en vois une infinité, également gauches dans le bien et dans le mal; c'est ce que nous

appelons des espèces, de toutes les épithètes la plus redoutable, parce qu'elle marque la médiocrité, et le

dernier degré du mépris. Un grand vaurien est un grand vaurien, mais n'est point une espèce. Avant que

la molécule paternelle n'eût repris le dessus et ne l'eût amené à la parfaite abjection où j'en suis, il lui

faudrait un temps infini: il perdrait ses plus belles années. Je n'y fais rien à présent. Je le laisse venir. Je

l'examine. Il est déjà gourmand, patelin, filou, paresseux, menteur. Je crains bien qu'il ne chasse de race.

MOI. - Et vous en ferez un musicien, afin qu'il ne manque rien à la ressemblance?

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