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Denis Diderot - Le Neveu de Rameau

MOI. - Quoi donc, est-ce que Quinault, La Motte, Fontenelle n'y ont rien entendu.

LUI. - Non pour le nouveau style. Il n'y a pas six vers de suite dans tous leurs charmants poèmes qu'on
puisse musiquer. Ce sont des sentences ingénieuses; des madrigaux légers, tendres et délicats; mais pour

savoir combien cela est vide de ressource pour notre art, le plus violent de tous, sans en excepter celui de

Démosthène faites-vous réciter ces morceaux, combien ils vous paraîtront, froids, languissants,

monotones. C'est qu'il n'y a rien là qui puisse servir de modèle au chant. J'aimerais autant avoir à

musiquer les Maximes de La Rochefoucauld, ou les Pensées de Pascal. C'est au cri animal de la passion,

à dicter la ligne qui nous convient. Il faut que ces expressions soient pressées les unes sur les autres; il

faut que la phrase soit courte; que le sens en soit coupé, suspendu; que le musicien puisse disposer du

tout et de chacune de ses parties; en omettre un mot, ou le répéter; y en ajouter un qui lui manque; la

tourner et retourner, comme un polype, sans la détruire; ce qui rend la poésie lyrique française beaucoup

plus difficile que dans les langues à inversions qui présentent d'elles-mêmes tous ces avantages...

«Barbare cruel, plonge ton poignard dans mon sein. Me voilà prête à recevoir le coup fatal. Frappe. Ose...
Ah; je languis, je meurs... Un feu secret s'allume dans mes sens... Cruel amour, que veux-tu de moi...

Laisse-moi la douce paix dont j'ai joui... Rends-moi la raison...» Il faut que les passions soient fortes; la

tendresse du musicien et du poète lyrique doit être extrême. L'air est presque toujours la péroraison de la

scène. Il nous faut des exclamations, des interjections, des suspensions, des interruptions, des

affirmations, des négations; nous appelons, nous invoquons, nous crions, nous gémissons, nous pleurons,

nous rions franchement. Point d'esprit, point d'épigrammes; point de ces jolies pensées. Cela est trop loin

de la simple nature. Or n'allez pas croire que le jeu des acteurs de théâtre et leur déclamation puissent

nous servir de modèles. Fi donc. Il nous le faut plus énergique, moins maniéré, plus vrai. Les discours

simples, les voix communes de la passion, nous sont d'autant plus nécessaires que la langue sera plus

monotone, aura moins d'accent. Le cri animal ou de l'homme passionné leur en donne.

Tandis qu'il me parlait ainsi, la foule qui nous environnait, ou n'entendait rien ou prenant peu d'intérêt à
ce qu'il disait, parce qu'en général l'enfant comme l'homme, et l'homme comme l'enfant, aime mieux

s'amuser que s'instruire, s'était retirée; chacun était à son jeu; et nous étions restés seuls dans notre coin.

Assis sur une banquette, la tête appuyée contre le mur, les bras pendants, les yeux à demi-fermés, il me

dit: Je ne sais ce que j'ai, quand je suis venu ici, j'étais frais et dispos; et me voilà roué, brisé, comme si

j'avais fait dix lieues. Cela m'a pris subitement.

MOI. - Voulez-vous vous rafraîchir?

LUI. - Volontiers. Je me sens enroué. Les forces me manquent; et Je souffre un peu de la poitrine. Cela
m'arrive presque tous les jours, comme cela; sans que je sache pourquoi.

MOI. - Que voulez-vous?

LUI. - Ce qui vous plaira. Je ne suis pas difficile. L'indigence m'a appris à m'accommoder de tout.

On nous sert de la bière, de la limonade. Il en remplit un grand verre qu'il vide deux ou trois fois de suite.
Puis comme un homme ranimé; il tousse fortement, il se démène, il reprend:

Mais à votre avis, Seigneur philosophe, n'est-ce pas une bizarrerie bien étrange, qu'un étranger, un
Italien, un Duni vienne nous apprendre à donner de l'accent à notre musique, à assujettir notre chant à

tous les mouvements à toutes les mesures, à tous les intervalles, à toutes les déclamations, sans blesser la

prosodie. Ce n'était pourtant pas la mer à boire. Quiconque avait écouté un gueux lui demander l'aumône

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