bibliotheq.net - littérature française
 

Denis Diderot - Le Neveu de Rameau

les gloires, les triomphes, les victoires? Va-t'en voir s'ils viennent, Jean. Ils ont imaginé qu'ils
pleureraient ou riraient à des scènes de tragédie ou de comédie, musiquées; qu'on porterait à leurs

oreilles, les accents de la fureur, de la haine, de la jalousie, les vraies plaintes de l'amour, les ironies, les

plaisanteries du théâtre italien ou français; et qu'ils resteraient admirateurs de Ragonde et de Platée. Je

t'en réponds: tarare, pon pon; qu'ils éprouveraient sans cesse, avec quelle facilité, quelle flexibilité, quelle

mollesse, l'harmonie, la prosodie, les ellipses, les inversions de la langue italienne se prêtaient à l'art, au

mouvement, à l'expression, aux tours du chant, et à la valeur mesurée des sons, et qu'ils continueraient

d'ignorer combien la leur est raide, sourde, lourde, pesante, pédantesque et monotone. Eh oui, oui. Ils se

sont persuadé qu'après avoir mêlé leurs larmes aux pleurs d'une mère qui se désole sur la mort de son fils;

après avoir frémi de l'ordre d'un tyran qui ordonne un meurtre; ils ne s'ennuieraient pas de leur féerie, de

leur insipide mythologie, de leurs petits madrigaux doucereux qui ne marquent pas moins le mauvais

goût du poète, que la misère de l'art qui s'en accommode. Les bonnes gens! cela n'est pas et ne peut être.

Le vrai, le bon, le beau ont leurs droits. On les conteste, mais on finit par admirer. Ce qui n'est pas

marqué à ce coin, on l'admire un temps; mais on finit par bâiller. Bâillez donc, messieurs; bâillez à votre

aise. Ne vous gênez pas. L'empire de la nature et de ma trinité, contre laquelle les portes de l'enfer ne

prévaudront jamais; le vrai qui est le père, et qui engendre le bon qui est le fils; d'où procède le beau qui

est le Saint-Esprit, s'établit tout doucement. Le dieu étranger se place humblement sur l'autel à côté de

l'idole du pays; peu à peu, il s'y affermit; un beau jour, il pousse du coude son camarade; et patatras, voilà

l'idole en bas. C'est comme cela qu'on dit que les Jésuites ont planté le christianisme à la Chine et aux

Indes. Et ces Jansénistes ont beau dire, cette méthode politique qui marche à son but, sans bruit, sans

effusion de sang, sans martyr, sans un toupet de cheveux arraché, me semble la meilleure.

MOI. - Il y a de la raison, à peu près, dans tout ce que vous venez de dire.

LUI. - De la raison! tant mieux. le veux que le diable m'emporte, si j'y tâche. Cela va, comme je te
pousse. le suis comme les musiciens de l'Impasse, quand mon oncle parut; si j'adresse à la bonne heure,

c'est qu'un garçon charbonnier parlera toujours mieux de son métier que toute une académie, et que tous

les Duhamel du monde.

Et puis le voilà qui se met à se promener, en murmurant dans son gosier, quelques-uns des airs de l'Île
des Fous, du Peintre amoureux de son Modèle, du Maréchal-ferrant, de la Plaideuse, et de temps en

temps, il s'écriait, en levant les mains et les yeux au ciel: Si cela est beau, mordieu! Si cela est beau!

Comment peut-on porter à sa tête une paire d'oreilles et faire une pareille question. Il commençait à

entrer en passion, et à chanter tout bas. Il élevait le ton, à mesure qu'il se passionnait davantage; vinrent

ensuite, les gestes, les grimaces du visage et les contorsions du corps; et je dis, bon; voilà la tête qui se

perd, et quelque scène nouvelle qui se prépare; en effet, il part d'un éclat de voix, «Je suis un pauvre

misérable... Monseigneur, Monseigneur, laissez-moi partir... O terre, reçois mon or; conserve bien mon

trésor... Mon âme, mon âme, ma vie, O terre!... Le voilà le petit ami, le voilà le petit ami! Aspettare e non

venire... A Zerbina penserete... Sempre in contrasti con te si sta...» Il entassait et brouillait ensemble

trente airs italiens, français, tragiques, comiques, de toutes sortes de caractères. Tantôt avec une voix de

basse-taille, il descendait jusqu'aux enfers; tantôt s'égosillant et contrefaisant le fausset, il déchirait le

haut des airs, imitant de la démarche, du maintien, du geste, les différents personnages chantants;

successivement furieux, radouci, impérieux, ricaneur. Ici, c'est une jeune fille qui pleure, et il en rend

toute la minauderie; là il est prêtre, il est roi, il est tyran, il menace, il commande, il s'emporte, il est

esclave, il obéit. Il s'apaise, il se désole, il se plaint, il rit jamais hors de ton, de mesure, du sens des

paroles et du caractère de l'air. Tous les pousse-bois avaient quitté leurs échiquiers et s'étaient rassemblés

autour de lui. Les fenêtres du café étaient occupées, en dehors, par les passants qui s'étaient arrêtés au

< page précédente | 37 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.