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Denis Diderot - Le Neveu de Rameau

partir, s'exprimerait-elle autrement. Il y a dans ces ouvrages, toutes sortes de caractères; une variété
infinie de déclamations. Cela est sublime; c'est moi qui vous le dis. Allez, allez entendre le morceau où le

jeune homme qui se sent mourir, s'écrie: Mon coeur s'en va. - Écoutez le chant; écoutez la symphonie, et

vous me direz après quelle différence il y a, entre les vraies voies d'un moribond et le tour de ce chant.

Vous verrez si la ligne de la mélodie ne coïncide pas tout entière avec la ligne de la déclamation. Je ne

vous parle pas de la mesure qui est encore une des conditions du chant; je m'en tiens à l'expression, et il

n'y a rien de plus évident que le passage suivant que j'ai lu quelque part, musices seminarium accentus.

L'accent est la pépinière de la mélodie. Jugez de là de quelle difficulté et de quelle importance il est de

savoir bien faire le récitatif. Il n'y a point de bel air, dont on ne puisse faire un beau récitatif, et point de

beau récitatif, dont un habile homme ne puisse tirer un bel air. Je ne voudrais pas assurer que celui qui

récite bien, chantera bien, mais je serais surpris que celui qui chante bien, ne sût pas bien réciter. Et

croyez tout ce que je vous dis là; car c'est le vrai.

MOI. - Je ne demanderais pas mieux que de vous en croire, si je n'étais arrêté par un petit inconvénient.

LUI. - Et cet inconvénient?

MOI. - C'est que, si cette musique est sublime, il faut que celle du divin Lulli, de Campra, de Destouches,
de Mouret, et même soit dit entre nous, celle du cher oncle soit un peu plate.

LUI, s'approchant de mon oreille, me répondit: - Je ne voudrais pas être entendu; car il y a ici beaucoup
de gens qui me connaissent; c'est qu'elle l'est aussi. Ce n'est pas que je me soucie du cher oncle, puisque

cher il y a. C'est une pierre. Il me verrait tirer la langue d'un pied, qu'il ne me donnerait pas un verre

d'eau; mais il a beau faire à l'octave, à la septième, hon, hon; hin, hin; tu, tu, tu; turelututu, avec un

charivari du diable; ceux qui commencent à s'y connaître, et qui ne prennent plus du tintamarre pour de la

musique, ne s'accommoderont jamais de cela. On devait défendre par une ordonnance de police, à

quelque personne, de quelque qualité ou condition qu'elle fût, de faire chanter le Stabat du Pergolèse. Ce

Stabat, il fallait le faire brûler par la main du bourreau. Ma foi, ces maudits bouffons, avec leur Servante

Maîtresse, leur Tracollo, nous en ont donné rudement dans le cul. Autrefois, un Trancrède, un Issé, une

Europe galante, les Indes, et Castor, les Talents lyriques, allaient à quatre, cinq, six mois. On ne voyait

point la fin des représentations d'une Armide. A présent tout cela vous tombe les uns sur les autres,

comme des capucins de cartes. Aussi Rebel et Francoeur jettent-ils feu et flamme. Ils disent que tout est

perdu, qu'ils sont ruinés; et que si l'on tolère plus longtemps cette canaille chantante de la Foire, la

musique nationale est au diable; et que l'Académie royale du cul-de-sac n'a qu'à fermer boutique. Il y a

bien quelque chose de vrai, là-dedans. Les vieilles perruques qui viennent là depuis trente à quarante ans

tous les vendredis, au lieu de s'amuser comme ils ont fait par le passé, s'ennuient et bâillent, sans trop

savoir pourquoi. Ils se le demandent et ne sauraient se répondre. Que ne s'adressent-ils à moi? La

prédiction de Duni s'accomplira; et du train que cela prend, je veux mourir si, dans quatre à cinq ans à

dater du peintre amoureux de son modèle, il y a un chat à fesser dans la célèbre Impasse. Les bonnes

gens, ils ont renoncé à leurs symphonies, pour jouer des symphonies italiennes. Ils ont cru qu'ils feraient

leurs oreilles à celles-ci, sans conséquence pour leur musique vocale, comme si la symphonie n'était pas

au chant, à un peu de libertinage près inspiré par l'étendue de l'instrument et la mobilité des doigts? ce

que le chant est à la déclamation réelle. Comme si le violon n'était pas le singe du chanteur, qui

deviendra un jour, lorsque le difficile prendra la place du beau, le singe du violon. Le premier qui joua

Locatelli, fut l'apôtre de la nouvelle musique. A d'autres, à d'autres. On nous accoutumera à l'imitation

des accents de la passion ou des phénomènes de la nature, par le chant et la voix, par l'instrument, car

voilà toute l'étendue de l'objet de la musique, et nous conserverons notre goût pour les vols, les lances,

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