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Denis Diderot - Le Neveu de Rameau

malgré moi. Il s'en aperçut et me dit:

LUI. - Qu'avez-vous? est-ce que vous vous trouvez mal?

MOI. - Un peu; mais cela passera.

LUI. - Vous avez l'air soucieux d'un homme tracassé de quelque idée fâcheuse.

MOI. - C'est cela.

Après un moment de silence de sa part et de la mienne, pendant lequel il se promenait en sifflant et en
chantant; pour le ramener à son talent, je lui dis: Que faites-vous à présent?

LUI. - Rien.

MOI. - Cela est très fatigant.

LUI. - J'étais déjà suffisamment bête. J'ai été entendre cette musique de Duni et de nos autres jeunes
faiseurs; qui m'a achevé.

MOI. - Vous approuvez donc ce genre.

LUI. - Sans doute.

MOI. - Et vous trouvez de la beauté dans ces nouveaux chants?

LUI. - Si j'y en trouve; pardieu, je vous en réponds. Comme cela est déclamé! quelle vérité! quelle
expression.

MOI. - Tout art d'imitation a son modèle dans la nature. Quel est le modèle du musicien, quand il fait un
chant?

LUI. - Pourquoi ne pas prendre la chose de plus haut? Qu'est-ce qu'un chant?

MOI. - Je vous avouerai que cette question est au-dessus de mes forces. Voilà comme nous sommes tous.
Nous n'avons dans la mémoire que des mots que nous croyons entendre, par l'usage fréquent et

l'application même juste que nous en faisons; dans l'esprit, que des notions vagues. Quand je prononce le

mot chant, je n'ai pas des notions plus nettes que vous, et la plupart de vos semblables, quand ils disent,

réputation, blâme, honneur, vice, vertu, pudeur, décence, honte, ridicule.

LUI - Le chant est une imitation, par les sons d'une échelle inventée par l'art ou inspirée par la nature,
comme il vous plaira, ou par la voix ou par l'instrument, des bruits physiques ou des accents de la

passion; et vous voyez qu'en changeant là- dedans, les choses à changer, la définition conviendrait

exactement à la peinture, à l'éloquence, à la sculpture, et à la poésie. Maintenant, pour en venir à votre

question. Quel est le modèle du musicien ou du chant? c'est la déclamation, si le modèle est vivant et

pensant; c'est le bruit, si le modèle est inanimé. Il faut considérer la déclamation comme une ligne, et le

chant comme une autre ligne qui serpenterait sur la première. Plus cette déclamation, type du chant, sera

forte et vraie; plus le chant qui s'y conforme la coupera en un plus grand nombre de points; plus le chant

sera vrai; et plus il sera beau. Et c'est ce qu'ont très bien senti nos jeunes musiciens. Quand on entend, Je

suis un pauvre diable, on croit reconnaître la plainte d'un avare; s'il ne chantait pas, c'est sur les mêmes

tons qu'il parlerait à la terre, quand il lui confie son or et qu'il lui dit, O terre, reçois mon trésor. Et cette

petite fille qui sent palpiter son coeur, qui rougit, qui se trouble et qui supplie monseigneur de la laisser

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