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Denis Diderot - Le Neveu de Rameau

davantage. - «Nous sommes perdus, perdus sans ressource.» Est-ce que vous ne sentez pas l'affectation
de ces perdus répétés.» Un traître nous a déférés à la sainte Inquisition, vous comme Juif, moi comme

renégat, comme un infâme renégat.» Voyez comme le traître ne rougit pas de se servir des expressions

les plus odieuses. Il faut plus de courage qu'on ne pense pour s'appeler de son nom. Vous ne savez pas ce

qu'il en coûte pour en venir là.

MOI. - Non certes. Mais cet infâme renégat...

LUI. - Est faux; mais c'est une fausseté bien adroite. Le Juif s'effraye, il s'arrache la barbe, il se roule à
terre. Il voit les sbires à sa porte; il se voit affublé du san bénito; il voit son autodafé préparé.» Mon ami,

mon tendre ami, mon unique ami, quel parti prendre... - Quel parti? de se montrer, d'affecter la plus

grande sécurité, de se conduire comme à l'ordinaire. La procédure de ce tribunal est secrète, mais lente. Il

faut user de ses délais pour tout vendre. J'irai louer ou je ferais louer un bâtiment par un tiers; oui, par un

tiers, ce sera le mieux. Nous y déposerons votre fortune; car c'est à votre fortune principalement qu'ils en

veulent; et nous irons, vous et moi, chercher, sous un autre ciel, la liberté de servir notre Dieu et de suivre

en sûreté la loi d'Abraham et de notre conscience. Le point important dans la circonstance périlleuse où

nous nous trouvons, est de ne point faire d'imprudence.» Fait et dit. Le bâtiment est loué et pourvu de

vivres et de matelots. La fortune du Juif est à bord. Demain, à la pointe du jour, ils mettent à la voile. Ils

peuvent souper gaiement et dormir en sûreté. Demain, ils échappent à leurs persécuteurs. Pendant la nuit,

le renégat se lève, dépouille le Juif de son portefeuille, de sa bourse et de ses bijoux; se rend à bord, et le

voilà parti. Et vous croyez que c'est là tout? Bon, vous n'y êtes pas. Lorsqu'on me raconta cette histoire;

moi, je devinai ce que je vous ai tu, pour essayer votre sagacité. Vous avez bien fait d'être un honnête

homme; vous n'auriez été qu'un friponneau. Jusqu'ici le renégat n'est que cela. C'est un coquin méprisable

à qui personne ne voudrait ressembler. Le sublime de sa méchanceté, c'est d'avoir été lui-même le

délateur de son bon ami l'israélite, dont la sainte Inquisition s'empara à son réveil, et dont, quelques jours

après, on fit un beau feu de joie. Et ce fut ainsi que le renégat devint tranquille possesseur de la fortune

de ce descendant maudit de ceux qui ont crucifié Notre Seigneur.

MOI. - Je ne sais lequel des deux me fait le plus d'horreur, ou de la scélératesse de votre renégat, ou du
ton dont vous en parlez.

LUI. - Et voilà ce que je vous disais. L'atrocité de l'action vous porte au-delà du mépris; et c'est la raison
de ma sincérité. J'ai voulu que vous connussiez jusqu'où j'excellais dans mon art; vous arracher l'aveu

que j'étais au moins original dans mon avilissement, me placer dans votre tête sur la ligne des grands

vauriens, et m'écrier ensuite, «Vivat Mascarillus, fourbum imperator! Allons, gai, Monsieur le

philosophe; chorus. Vivat Mascarillus, fourbum imperator!»

Et là-dessus, il se mit à faire un chant en fugue, tout à fait singulier. Tantôt la mélodie était grave et
pleine de majesté; tantôt légère et folâtre; dans un instant il imitait la basse; dans un autre, une des parties

du dessus; il m'indiquait de son bras et de son col allongés, les endroits des tenues; et s'exécutait, se

composait à lui-même, un chant de triomphe, où l'on voyait qu'il s'entendait mieux en bonne musique

qu'en bonnes moeurs.

Je ne savais, moi, si je devais rester ou fuir, rire ou m'indigner. Je restai, dans le dessein de tourner la
conversation sur quelque sujet qui chassât de mon âme l'horreur dont elle était remplie. Je commençais à

supporter avec peine la présence d'un homme qui discutait une action horrible, un exécrable forfait,

comme un connaisseur en peinture ou en poésie, examine les beautés d'un ouvrage de goût; ou comme un

moraliste ou un historien relève et fait éclater les circonstances d'une action héroïque. Je devins sombre,

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