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Denis Diderot - Le Neveu de Rameau

MOI. - C'est donc Palissot?

LUI. - C'est Palissot, mais ce n'est pas Palissot seul.

MOI. - Et qui peut être digne de partager le second rang avec lui?

LUI. - Le renégat d'Avignon.

MOI. - Je n'ai jamais entendu parler de ce renégat d'Avignon; mais ce doit être un homme bien étonnant.

LUI. - Aussi l'est-il.

MOI. - L'histoire des grands personnages m'a toujours intéressé.

LUI. - Je le crois bien. Celui-ci vivait chez un bon et honnête de ces descendants d'Abraham, promis au
père des Croyants, en nombre égal à celui des étoiles.

MOI. - Chez un Juif?

LUI. - Chez un Juif. Il en avait surpris d'abord la commisération, ensuite la bienveillance, enfin la
confiance la plus entière. Car voilà comme il en arrive toujours. Nous comptons tellement sur nos

bienfaits, qu'il est rare que nous cachions notre secret, à celui que nous avons comblé de nos bontés. Le

moyen qu'il n'y ait pas des ingrats; quand nous exposons l'homme, à la tentation de l'être impunément.

C'est une réflexion juste que notre Juif ne fit pas. Il confia donc au renégat qu'il ne pouvait en conscience

manger du cochon. Vous allez voir tout le parti qu'un esprit fécond sut tirer de cet aveu. Quelques mois

se passèrent pendant lesquels notre renégat redoubla d'attachement. Quand il crut son Juif bien touché,

bien captivé, bien convaincu par ses soins, qu'il n'avait pas un meilleur ami dans toutes les tribus

d'Israël... Admirez la circonspection de cet homme. Il ne se hâte pas. Il laisse mûrir la poire, avant que de

secouer la branche. Trop d'ardeur pouvait faire échouer son projet. C'est qu'ordinairement la grandeur de

caractère résulte de la balance naturelle de plusieurs qualités opposées.

MOI. - Eh laissez là vos réflexions, et continuez votre histoire.

LUI. - Cela ne se peut. Il y a des jours où il faut que je réfléchisse. C'est une maladie qu'il faut
abandonner à son cours. Où en étais-je?

MOI. - A l'intimité bien établie, entre le Juif et le renégat.

LUI. - Alors la poire était mûre... Mais vous ne m'écoutez pas. A quoi rêvez-vous?

MOI. - Je rêve à l'inégalité de votre ton; tantôt haut tantôt bas.

LUI. - Est-ce que le ton de l'homme vicieux peut être un? - Il arrive un soir chez son bon ami, l'air effaré,
la voix entrecoupée, le visage pâle comme la mort, tremblant de tous ses membres.» Qu'avez-vous? -

Nous sommes perdus. - Perdus, et comment? - Perdus, vous dis-je; perdus sans ressource. -

Expliquez-vous. - Un moment, que je me remette de mon effroi. - Allons, remettez-vous», lui dit le Juif;

au lieu de lui dire, tu es un fieffé fripon; je ne sais ce que tu as à m'apprendre, mais tu es un fieffé fripon;

tu joues la terreur.

MOI et pourquoi devait-il lui parler ainsi?

LUI. - C'est qu'il était faux, et qu'il avait passé la mesure. Cela est clair pour moi, et ne m'interrompez pas

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