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Denis Diderot - Le Neveu de Rameau

pas pour ce que nous sommes, pour des âmes intéressées, viles et perfides? Si l'on nous connaît, tout est
bien. Il y a un pacte tacite qu'on nous fera du bien, et que tôt ou tard, nous rendrons le mal pour le bien

qu'on nous aura fait. Ce pacte ne subsiste-t-il pas entre l'homme et son singe ou son perroquet? Brun jette

les hauts cris que Palissot, son convive et son ami, ait fait des couplets contre lui. Palissot a dû faire les

couplets et c'est Brun qui a tort. Poinsinet jette les hauts cris que Palissot ait mis sur son compte les

couplets qu'il avait faits contre Brun. Palissot a dû mettre sur le compte de Poinsinet les couplets qu'il

avait faits contre Brun; et c'est Poinsinet qui a tort. Le petit abbé Rey jette les hauts cris de ce que son

ami Palissot lui a soufflé sa maîtresse auprès de laquelle il l'avait introduit. C'est qu'il ne fallait point

introduire un Palissot chez sa maîtresse, ou se résoudre à la perdre. Palissot a fait son devoir; et c'est

l'abbé Rey qui a tort. Le libraire David jette les hauts cris de ce que son associé Palissot a couché ou

voulu coucher avec sa femme; la femme du libraire David jette les hauts cris de ce que Palissot a laissé

croire à qui l'a voulu qu'il avait couché avec elle; que Palissot ait couché ou non avec la femme du

libraire, ce qui est difficile à décider, car la femme a dû nier ce qui était, et Palissot a pu laisser croire ce

qui n'était pas. Quoi qu'il en soit, Palissot a fait son rôle et c'est David et sa femme qui ont tort.

Qu'Helvétius jette les hauts cris que Palissot le traduise sur la scène comme un malhonnête homme, lui à

qui il doit encore l'argent qu'il lui prêta pour se faire traiter de la mauvaise santé, se nourrir et se vêtir.

A-t-il dû se promettre un autre procédé, de la part d'un homme souillé de toutes sortes d'infamies, qui par

passe-temps fait abjurer la religion à son ami, qui s'empare du bien de ses associés; qui n'a ni foi, ni loi,

ni sentiment; qui court à la fortune, per fas et ne fas; qui compte ses jours par ses scélératesses; et qui

s'est traduit lui-même sur la scène comme un des plus dangereux coquins, impudence dont je ne crois pas

qu'il y ait eu dans le passé un premier exemple, ni qu'il y en ait un second dans l'avenir. Non. Ce n'est

donc pas Palissot, mais c'est Helvétius qui a tort. Si l'on mène un jeune provincial à la Ménagerie de

Versailles, et qu'il s'avise par sottise, de passer la main à travers les barreaux de la loge du tigre ou de la

panthère; si le jeune homme laisse son bras dans la gueule de l'animal féroce, qui est-ce qui a tort? Tout

cela est écrit dans le pacte tacite. Tant pis pour celui qui l'ignore ou l'oublie. Combien je justifierais par

ce pacte universel et sacré, de gens qu'on accuse de méchanceté; tandis que c'est soi qu'on devrait accuser

de sottise. Oui, grosse comtesse, c'est vous qui avez tort, lorsque vous rassemblez autour de vous, ce

qu'on appelle parmi les gens de votre sorte, des espèces, et que ces espèces vous font des vilenies, vous

en font faire, et vous exposent au ressentiment des honnêtes gens. Les honnêtes gens font ce qu'ils

doivent; les espèces aussi; et c'est vous qui avez tort de les accueillir. Si Bertinhus vivait doucement,

paisiblement avec sa maîtresse; si par l'honnêteté de leurs caractères, ils s'étaient fait des connaissances

honnêtes; s'ils avaient appelé autour d'eux des hommes à talents, des gens connus dans la société par leur

vertu; s'ils avaient réservé pour une petite compagnie éclairée et choisie, les heures de distraction qu'ils

auraient dérobées à la douceur d'être ensemble, de s'aimer, de se le dire, dans le silence de la retraite;

croyez-vous qu'on en eût fait ni bons ni mauvais contes. Que leur est-il donc arrivé? ce qu'ils méritaient.

Ils ont été punis de leur imprudence; et c'est nous que la Providence avait destinés de toute éternité à faire

justice des Bertins du jour, et ce sont nos pareils d'entre nos neveux qu'elle a destinés à faire justice des

Montsauges et des Bertins à venir. Mais tandis que nous exécutons ses justes décrets sur la sottise, vous

qui nous peignez tels que nous sommes, vous exécutez ses justes décrets sur nous. Que penseriez-vous de

nous, si nous prétendions avec des moeurs honteuses, jouir de la considération publique; que nous

sommes des insensés. Et ceux qui s'attendent à des procédés honnêtes, de la part de gens nés vicieux, de

caractères vils et bas, sont-ils sages? Tout a son vrai loyer dans ce monde. Il y a deux procureurs

généraux, l'un à votre porte qui châtie les délits contre la société. La nature est l'autre. Celle- ci connaît

de tous les vices qui échappent aux lois. Vous vous livrez à la débauche des femmes; vous serez

hydropique. Vous êtes crapuleux; vous serez poumonique. Vous ouvrez votre porte à des marauds, et

vous vivez avec eux; vous serez trahis, persiflés, méprisés. Le plus court est de se résigner à l'équité de

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