|
Denis Diderot - Le Neveu de Rameau
elle. - Et qui donc?» le nommais tout bas.» Elle! - Oui, elle», répétais-je un peu honteux, car j'ai quelquefois de la pudeur; et à ce nom répété, il fallait voir comme la physionomie du poète s'allongeait, et d'autres fois comme on m'éclatait au nez. Cependant, bon gré, mal gré qu'il en eût, il fallait que j'amenasse mon homme à dîner; et lui qui craignait de s'engager, rechignait, remerciait. Il fallait voir comme j'étais traité, quand je ne réussissais pas dans ma négociation: j'étais un butor, un sot, un balourd, je n'étais bon à rien; je ne valais pas le verre d'eau qu'on me donnait à boire. C'était bien pis lorsqu'on jouait, et qu'il fallait aller intrépidement, au milieu des huées d'un public qui juge bien, quoi qu'on en dise, faire entendre mes claquements de mains isolés; attacher les regards sur moi; quelquefois dérober les sifflets à l'actrice; et ouïr chuchoter à côté de soi: «C'est un des valets déguisés de celui qui couche; ce maraud-là se taira-t-il?» On ignore ce qui peut déterminer à cela, on croit que c'est ineptie, tandis que c'est un motif qui excuse tout.
MOI. - Jusqu'à l'infraction des lois civiles.
LUI. - A la fin cependant j'étais connu, et l'on disait: «Oh! c'est Rameau.» Ma ressource était de jeter quelques mots ironiques qui sauvassent du ridicule mon applaudissement solitaire, qu'on interprétait à contre sens. Convenez qu'il faut un puissant intérêt pour braver ainsi le public assemblé, et que chacune de ces corvées valait mieux qu'un petit écu.
MOI. - Que ne vous faisiez-vous prêter main-forte?
LUI. - Cela m'arrivait aussi, je glanais un peu là-dessus. Avant que de se rendre au lieu du supplice, il fallait se charger la mémoire des endroits brillants, où il importait de donner le ton. S'il m'arrivait de les oublier et de me méprendre, j'en avais le tremblement à mon retour; c'était un vacarme dont vous n'avez pas d'idée. Et puis à la maison une meute de chiens à soigner; il est vrai que je m'étais sottement imposé cette tâche; des chats dont j'avais la surintendance; j'étais trop heureux si Micou me favorisait d'un coup de griffe qui déchirât ma manchette ou ma main. Criquette est sujette à la colique; c'est moi qui lui frotte le ventre. Autrefois, Mademoiselle avait des vapeurs; ce sont aujourd'hui des nerfs. Je ne parle point d'autres indispositions légères dont on ne se gêne pas devant moi. Pour ceci, passe; je n'ai jamais prétendu contraindre. J'ai lu, je ne sais où, qu'un prince surnommé le grand restait quelquefois appuyé sur le dossier de la chaise percée de sa maîtresse. On en use à son aise avec ses familiers, et j'en étais ces jours-là, plus que personne. Je suis l'apôtre de la familiarité et de l'aisance. Je les prêchais là d'exemple, sans qu'on s'en formalisât; il n'y avait qu'à me laisser aller. Je vous ai ébauché le patron. Mademoiselle commence à devenir pesante; il faut entendre les bons contes qu'ils en font.
MOI. - Vous n'êtes pas de ces gens-là?
LUI. - Pourquoi non?
MOI. - C'est qu'il est au moins indécent de donner des ridicules à ses bienfaiteurs.
LUI. - Mais n'est-ce pas pis encore de s'autoriser de ses bienfaits pour avilir son protégé?
MOI. - Mais si le protégé n'était pas vil par lui-même, rien ne donnerait au protecteur cette autorité.
LUI. - Mais si les personnages n'étaient pas ridicules par eux-mêmes, on n'en ferait pas de bons contes. Et puis est-ce ma faute s'ils s'encanaillent? Est-ce ma faute lorsqu'ils se sont encanaillés, si on les trahit, si on les bafoue? Quand on se résout à vivre avec des gens comme nous, et qu'on a le sens commun, il y a je ne sais combien de noirceurs auxquelles il faut s'attendre. Quand on nous prend, ne nous connaît-on
|