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Denis Diderot - Le Neveu de Rameau
rappelle alors tout ce que les autres ont dit, tout ce que j'ai lu, et j'y ajoute tout ce qui sort de mon fonds qui est en ce genre d'une fécondité surprenante.
MOI. - Vous avez bien fait de me révéler ces mystères; sans quoi, je vous aurais cru en contradiction.
LUI. - Je n'y suis point; car pour une fois où il faut éviter le ridicule; heureusement, il y en a cent où il faut s'en donner. Il n'y a point de meilleur rôle auprès des grands que celui de fou. Longtemps il y a eu le fou du roi en titre; en aucun, il n'y a eu en titre le sage du roi. Moi je suis le fou de Bertin et de beaucoup d'autres, le vôtre peut-être dans ce moment; ou peut-être vous, le mien. Celui qui serait sage n'aurait point de fou. Celui donc qui a un fou n'est pas sage; s'il n'est pas sage, il est fou, et peut-être, fût-il roi, le fou de son fou. Au reste, souvenez- vous que dans un sujet aussi variable que les moeurs, il n'y a d'absolument, d'essentiellement, de généralement vrai ou faux, sinon qu'il faut être ce que l'intérêt veut qu'on soit; bon ou mauvais; sage ou fou, décent ou ridicule; honnête ou vicieux. Si par hasard la vertu avait conduit à la fortune; ou j'aurais été vertueux, ou j'aurais simulé la vertu comme un autre. On m'a voulu ridicule, et je me le suis fait; pour vicieux, nature seule en avait fait les frais. Quand je dis vicieux, c'est pour parler votre langue; car si nous venions à nous expliquer, il pourrait arriver que vous appelassiez vice ce que j'appelle vertu, et vertu ce que j'appelle vice.
Nous avons aussi les auteurs de l'Opéra-Comique, leurs acteurs, et leurs actrices; et plus souvent leurs entrepreneurs Corby, Moette... tous gens de ressource et d'un mérite supérieur!
Et j'oubliais les grands critiques de la littérature. L'Avant-Coureur, Les Petites Affiches, L'Année littéraire, L'Observateur littéraire, Le Censeur hebdomadaire, toute la clique des feuillistes.
MOI. - L'Année littéraire; L'Observateur littéraire. Cela ne se peut. Ils se détestent.
LUI. - Il est vrai. Mais tous les gueux se réconcilient à la gamelle. Ce maudit Observateur littéraire. Que le diable l'eût emporté, lui et ses feuilles. C'est ce chien de petit prêtre avare, puant et usurier qui est la cause de mon désastre. Il parut sur notre horizon, hier, pour la première fois. Il arriva à l'heure qui nous chasse tous de nos repaires, l'heure du dîner. Quand il fait mauvais temps, heureux celui d'entre nous qui a la pièce de vingt-quatre sols dans sa poche. Tel s'est moqué de son confrère qui était arrivé le matin crotté jusqu'à l'échine et mouillé jusqu'aux os, qui le soir rentre chez lui dans le même état. Il y en eut un, je ne sais plus lequel, qui eut, il y a quelques mois, un démêlé violent avec le Savoyard qui s'est établi à notre porte. Ils étaient en compte courant; le créancier voulait que son débiteur se liquidât, et celui-ci n'était pas en fonds. On sert; on fait les honneurs de la table à l'abbé, on le place au haut bout. J'entre, je l'aperçois.» Comment, l'abbé, lui dis-je, vous présidez? voilà qui est fort bien pour aujourd'hui; mais demain, vous descendrez, s'il vous plaît, d'une assiette; après- demain, d'une autre assiette; et ainsi d'assiette en assiette, soit à droite, soit à gauche, jusqu'à ce que de la place que j'ai occupée une fois avant vous, Fréron une fois après moi, Dorat une fois après Fréron, Palissot une fois après Dorat, vous deveniez stationnaire à côté de moi, pauvre plat bougre comme vous, qui siedo sempre come un maestoso cazzo fra duoi coglioni.» L'abbé qui est bon diable et qui prend tout bien, se mit à rire. Mademoiselle, pénétrée de la vérité de mon observation et de la justesse de ma comparaison, se mit à rire; tous ceux qui siégeaient à droite et à gauche de l'abbé et qu'il avait reculés d'un cran, se mirent à rire; tout le monde rit excepté monsieur qui se fâche et me tient des propos qui n'auraient rien signifié, si nous avions été seuls: «Rameau vous êtes un impertinent. - Je le sais bien, et c'est à cette condition que vous m'avez reçu. - Un faquin. - Comme un autre. - Un gueux. - Est-ce que je serais ici, sans cela? - Je vous ferai chasser. - Après dîner, je m'en irai de moi-même. - Je vous le conseille.» - On dîna; je n'en perdis pas un coup de dent. Après avoir bien mangé, bu largement; car après tout il n'en aurait été ni plus ni
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