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Denis Diderot - Le Neveu de Rameau
sortes de bruits confus, le ramage barbare des habitants de la tour de Babel.
Il nous vient aussi un certain niais qui a l'air plat et bête, mais qui a de l'esprit comme un démon et qui est plus malin qu'un vieux singe; c'est une de ces figures qui appellent la plaisanterie et les nasardes, et que Dieu fit pour la correction des gens qui jugent à la mine, et à qui leur miroir aurait dû apprendre qu'il est aussi aisé d'être un homme d'esprit et d'avoir l'air d'un sot que de cacher un sot sous une physionomie spirituelle. C'est une lâcheté bien commune que celle d'immoler un bon homme à l'amusement des autres. On ne manque jamais de s'adresser à celui-ci. C'est un piège que nous tendons aux nouveaux venus, et je n'en ai presque pas vu un seul qui n'y donnât.
J'étais quelquefois surpris de la justesse des observations de ce fou, sur les hommes et sur les caractères; et je le lui témoignai.
C'est, me répondit-il, qu'on tire parti de la mauvaise compagnie, comme du libertinage. On est dédommagé de la perte de son innocence, par celle de ses préjugés. Dans la société des méchants, où le vice se montre à masque levé, on apprend à les connaître. Et puis j'ai un peu lu.
MOI. - Qu'avez-vous lu?
LUI. - J'ai lu et je lis et relis sans cesse Théophraste, La Bruyère et Molière.
MOI. - Ce sont d'excellents livres.
LUI. - Ils sont bien meilleurs qu'on ne pense; mais qui est-ce qui sait les lire?
MOI. - Tout le monde, selon la mesure de son esprit.
LUI. - Presque personne. Pourriez-vous me dire ce qu'on y cherche?
MOI. - L'amusement et l'instruction.
LUI. - Mais quelle instruction; car c'est là le point?
MOI. - La connaissance de ses devoirs; l'amour de la vertu, la haine du vice.
LUI. - Moi, j'y recueille tout ce qu'il faut faire, et tout ce qu'il ne faut pas dire. Ainsi quand je lis l'Avare; je me dis: sois avare, si tu veux; mais garde-toi de parler comme l'avare. Quand je lis le Tartuffe, je me dis: sois hypocrite, si tu veux; mais ne parle pas comme l'hypocrite. Garde des vices qui te sont utiles; mais n'en aie ni le ton ni les apparences qui te rendraient ridicule. Pour se garantir de ce ton, de ces apparences, il faut les connaître. Or, ces auteurs en ont fait des peintures excellentes. le suis moi et je reste ce que je suis; mais j'agis et je parle comme il convient. Je ne suis pas de ces gens qui méprisent les moralistes. Il y a beaucoup à profiter, surtout en ceux qui ont mis la morale en action. Le vice ne blesse les hommes que par intervalle. Les caractères apparents du vice les blessent du matin au soir. Peut-être vaudrait-il mieux être un insolent que d'en avoir la physionomie; l'insolent de caractère n'insulte que de temps en temps; l'insolent de physionomie insulte toujours. Au reste n'allez pas imaginer que je sois le seul lecteur de mon espèce. Je n'ai d'autre mérite ici, que d'avoir fait par système, par justesse d'esprit, par une vue raisonnable et vraie, ce que la plupart des autres font par instinct. De là vient que leurs lectures ne les rendent pas meilleurs que moi; mais qu'ils restent ridicules, en dépit d'eux, au lieu que je ne le suis que quand je veux, et que je les laisse alors loin derrière moi; car le même art qui m'apprend à me sauver du ridicule en certaines occasions, m'apprend aussi dans d'autres à l'attraper supérieurement. Je me
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