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Denis Diderot - Le Neveu de Rameau

pensé de ma vie ni avant que de dire, ni en disant, ni après avoir dit. Aussi je n'offense personne.

MOI. - Cela vous est pourtant arrivé avec les honnêtes gens chez qui vous viviez, et qui avaient pour
vous tant de bontés.

LUI. - Que voulez-vous? C'est un malheur; un mauvais moment, comme il y en a dans la vie. Point de
félicité continue; j'étais trop bien. Cela ne pouvait durer. Nous avons, comme vous savez, la compagnie

la plus nombreuse et la mieux choisie. C'est une école d'humanité, le renouvellement de l'antique

hospitalité. Tous les poètes qui tombent, nous les ramassons. Nous eûmes Palissot après sa Zara; Bret,

après le Faux généreux; tous les musiciens décriés; tous les auteurs qu'on ne lit point; toutes les actrices

sifflées; tous les acteurs hués; un tas de pauvres honteux, plats parasites à la tête desquels j'ai l'honneur

d'être, brave chef d'une troupe timide. C'est moi qui les exhorte à manger la première fois qu'ils viennent;

c'est moi qui demande à boire pour eux. Ils tiennent si peu de place! quelques jeunes gens déguenillés qui

ne savent où donner de la tête, mais qui ont de la figure, d'autres scélérats qui cajolent le patron et qui

l'endorment, afin de glaner après lui sur la patronne. Nous paraissons gais; mais au fond nous avons tous

de l'humeur et grand appétit. Des loups ne sont pas plus affamés; des tigres ne sont pas plus cruels. Nous

dévorons comme des loups, lorsque la terre a été longtemps couverte de neige; nous déchirons comme

des tigres, tout ce qui réussit. Quelquefois, les cohues Bertin, Montsauge et Villemorien se réunissent;

c'est alors qu'il se fait un beau bruit dans la ménagerie. Jamais on ne vit ensemble tant de bêtes tristes,

acariâtres, malfaisantes et courroucées. On n'entend que les noms de Buffon, de Duclos, de Montesquieu,

de Rousseau, de Voltaire, de D'Alembert, de Diderot, et Dieu sait de quelles épithètes ils sont

accompagnés. Nul n'aura de l'esprit, s'il n'est aussi sot que nous. C'est là que le plan de la comédie des

Philosophes a été conçu; la scène du colporteur, c'est moi qui l'ai fournie, d'après la Théologie en

Quenouille, Vous n'êtes pas épargné là plus qu'un autre.

MOI. - Tant mieux. Peut-être me fait-on plus d'honneur que je n'en mérite. Je serais humilié, si ceux qui
disent du mal de tant d'habiles et honnêtes gens, s'avisaient de dire du bien de moi.

LUI. - Nous sommes beaucoup, et il faut que chacun paye son écot. Après le sacrifice des grands
animaux, nous immolons les autres.

MOI. - Insulter la science et la vertu pour vivre, voilà du pain bien cher.

LUI. - Je vous l'ai déjà dit, nous sommes sans conséquence. Nous injurions tout le monde et nous
n'affligeons personne. Nous avons quelquefois le pesant abbé d'Olivet, le gros abbé Le Blanc, l'hypocrite

Batteux. Le gros abbé n'est méchant qu'avant dîner. Son café pris il se jette dans un fauteuil, les pieds

appuyés contre là tablette de la cheminée, et s'endort comme un vieux perroquet sur son bâton. Si le

vacarme devient violent, il bâille; il étend ses bras; il frotte ses yeux, et dit: Eh bien, qu'est-ce? Qu'est-ce?

- il s'agit de savoir si Piron à plus d'esprit que de Voltaire. - Entendons-nous. C'est de l'esprit que vous

dites? il ne s'agit pas de goût, car du goût, votre Piron ne s'en doute pas. - Ne s'en doute pas? - Non. - Et

puis nous voilà embarqués dans une dissertation sur le goût. Alors le patron fait signe de la main qu'on

l'écoute; car c'est surtout de goût qu'il se pique.» Le goût, dit-il... le goût est une chose...» ma foi, je ne

sais quelle chose il disait que c'était; ni lui, non plus.

Nous avons quelquefois l'ami Robbé. Il nous régale de ses contes cyniques, des miracles des
convulsionnaires dont il a été le témoin oculaire; et de quelques chants de son poème sur un sujet qu'il

connaît à fond. Je hais ses vers; mais j'aime à l'entendre réciter. Il a l'air d'un énergumène. Tous s'écrient

autour de lui: «voilà ce qu'on appelle un poète». Entre nous, cette poésie-là n'est qu'un charivari de toutes

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