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Denis Diderot - Le Neveu de Rameau
grossit un peu; mais qu'importe? que nous avons la plus belle peau; les plus beaux yeux, le plus joli bec; peu d'entrailles à la vérité; une démarche qui n'est pas légère, mais qui n'est pas non plus aussi gauche qu'on le dit. Pour le sentiment, en revanche, il n'y en a aucune à qui nous ne damions le pion.
MOI. - Comment dites-vous tout cela? Est-ce ironie, ou vérité?
LUI. - Le mal est que ce diable de sentiment est tout en dedans, et qu'il n'en transpire pas une lueur au-dehors. Mais moi qui vous parle, je sais et je sais bien qu'elle en a. Si ce n'est pas cela précisément, c'est quelque chose comme cela. Il faut voir, quand l'humeur nous prend, comme nous traitons les valets, comme les femmes de chambres sont souffletées, comme nous menons à grands coups de pied les Parties Casuelles, pour peu qu'elles s'écartent du respect qui nous est dû. C'est un petit diable, vous dis-je, tout plein de sentiment et de dignité... Ho, ça; vous ne savez où vous en êtes, n'est-ce pas?
MOI. - J'avoue que je ne saurais démêler si c'est de bonne foi ou méchamment que vous parlez. Je suis un bon homme; ayez la bonté d'en user avec moi plus rondement; et de laisser là votre art.
LUI. - Cela, c'est ce que nous débitons à la petite Hus, de la Dangeville et de la Clairon, mêlé par-ci par-là de quelques mots qui vous donnassent l'éveil. Je consens que vous me preniez pour un vaurien; mais non pour un sot; et il n'y aurait qu'un sot ou un homme perdu d'amour qui pût dire sérieusement tant d'impertinences.
MOI. - Mais comment se résout-on à les dire?
LUI. - Cela ne se fait pas tout d'un coup; mais petit à petit, on y vient. Ingenii largitor venter.
MOI. - Il faut être pressé d'une cruelle faim.
LUI. - Cela se peut. Cependant, quelques fortes qu'elles vous paraissent, croyez que ceux à qui elles s'adressent sont plutôt accoutumés à les entendre que nous à les hasarder.
MOI. - Est-ce qu'il y a là quelqu'un qui ait le courage d'être de votre avis?
LUI. - Qu'appelez-vous quelqu'un? C'est le sentiment et le langage de toute la société.
MOI. - Ceux d'entre vous qui ne sont pas de grands vauriens, doivent être de grands sots.
LUI. - Des sots là? Je vous jure qu'il n'y en a qu'un; c'est celui qui nous fête, pour lui en imposer.
MOI. - Mais comment s'en laisse-t-on si grossièrement imposer? car enfin la supériorité des talents de la Dangeville et de la Clairon est décidée.
LUI. - On avale à pleine gorgée le mensonge qui nous flatte; et l'on boit goutte à goutte une vérité qui nous est amère. Et puis nous avons l'air si pénétré, si vrai!
MOI. - Il faut cependant que vous ayez péché une fois contre les principes de l'art et qu'il vous soit échappé par mégarde quelques-unes de ces vérités amères qui blessent; car en dépit du rôle misérable, abject, vil, abominable que vous faites, je crois qu'au fond, vous avez l'âme délicate.
LUI. - Moi, point du tout. Que le diable m'emporte si je sais au fond ce que je suis. En général, j'ai l'esprit rond comme une boule, et le caractère franc comme l'osier; jamais faux, pour peu que j'aie intérêt d'être vrai; jamais vrai pour peu que j'aie intérêt d'être faux. Je dis les choses comme elles me viennent, sensées, tant mieux; impertinentes, on n'y prend pas garde. J'use en plein de mon franc-parler. Je n'ai
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