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Denis Diderot - Le Neveu de Rameau
d'étendre les doigts, d'incliner la tête, de fermer les yeux, et d'être stupéfait, comme si j'avais entendu descendre du ciel une voix angélique et divine. C'est là ce qui flatte. le ne sais si vous saisissez bien toute l'énergie de cette dernière attitude-là. le ne l'ai point inventée, mais personne ne m'a surpassé dans l'exécution. Voyez. Voyez.
MOI. - Il est vrai que cela est unique.
LUI. - Croyez-vous qu'il y ait cervelle de femme un peu vaine qui tienne à cela?
MOI. - Non. Il faut convenir que vous avez porté le talent de faire des fous, et de s'avilir aussi loin qu'il est possible.
LUI. - Ils auront beau faire, tous tant qu'ils sont, ils n'en viendront jamais là. Le meilleur d'entre eux, Palissot, par exemple, ne sera jamais qu'un bon écolier. Mais si ce rôle amuse d'abord, et si l'on goûte quelque plaisir à se moquer en dedans, de la bêtise de ceux qu'on enivre, à la longue cela ne pique plus; et puis après un certain nombre de découvertes, on est forcé de se répéter. L'esprit et l'art ont leurs limites. Il n'y a que Dieu ou quelques génies rares pour qui la carrière s'étend, à mesure qu'ils y avancent. Bouret en est un peut-être. Il y a de celui-ci des traits qui m'en donnent, à moi, oui à moi-même, la plus sublime idée. Le petit chien, le Livre de la Félicité les flambeaux sur la route de Versailles sont de ces choses qui me confondent et m'humilient. Ce serait capable de dégoûter du métier.
MOI. - Que voulez-vous dire avec votre petit chien?
LUI. - D'où venez-vous donc? Quoi, sérieusement vous ignorez comment cet homme rare s'y prit pour détacher de lui et attacher au garde des sceaux un petit chien qui plaisait à celui-ci?
MOI. - Je l'ignore, je le confesse.
LUI. - Tant mieux. C'est une des plus belles choses qu'on ait imaginées; toute l'Europe en a été émerveillée, et il n'y a pas un courtisan dont elle n'ait excité l'envie. Vous qui ne manquez pas de sagacité, voyons comment vous vous y seriez pris à sa place. Songez que Bouret était aimé de son chien. Songez que le vêtement bizarre du ministre effrayait le petit animal. Songez qu'il n'avait que huit jours pour vaincre les difficultés. Il faut connaître toutes les conditions du problème, pour bien sentir le mérite de la solution. Eh bien?
MOI. - Eh bien, il faut que je vous avoue que dans ce genre, les choses les plus faciles m'embarrasseraient.
LUI. - Écoutez, me dit-il, en me frappant un petit coup sur l'épaule, car il est familier; écoutez et admirez. Il se fait faire un masque qui ressemble au garde des sceaux; il emprunte d'un valet de chambre la volumineuse simarre. Il se couvre le visage du masque. Il endosse la simarre. Il appelle son chien; il le caresse. Il lui donne la gimblette. Puis tout à coup, changeant de décoration, ce n'est plus le garde des sceaux; c'est Bouret qui appelle son chien et qui le fouette. En moins de deux ou trois jours de cet exercice continué du matin au soir, le chien sait fuir Bouret le fermier général, et courir à Bouret le garde des sceaux. Mais je suis trop bon. Vous êtes un profane qui ne méritez pas d'être instruit des miracles qui s'opèrent à côté de vous.
MOI. - Malgré cela, je vous prie, le livre, les flambeaux?
LUI. - Non, non. Adressez-vous aux pavés qui vous diront ces choses-là; et profitez de la circonstance
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