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Denis Diderot - Le Neveu de Rameau

MOI. - Pourquoi pas? La soirée n'est jamais plus belle pour moi que quand je suis content de ma matinée.

LUI. - Et pour moi aussi.

MOI. - Ce qui rend les gens du monde si délicats sur leurs amusements, c'est leur profonde oisiveté.

LUI. - Ne croyez pas cela. Ils s'agitent beaucoup.

MOI. - Comme ils ne se lassent jamais, ils ne se délassent jamais.

LUI. - Ne croyez pas cela. Ils sont sans cesse excédés.

MOI. - Le plaisir est toujours une affaire pour eux, et jamais un besoin.

LUI. - Tant mieux, le besoin est toujours une peine

MOI. - Ils usent tout. Leur âme s'hébète. L'ennui s'en empare. Celui qui leur ôterait la vie, au milieu de
leur abondance accablante, les servirait. C'est qu'ils ne connaissent du bonheur que la partie qui

s'émousse le plus vite. le ne méprise pas les plaisirs des sens. l'ai un palais aussi, et il est flatté d'un mets

délicat, ou d'un vin délicieux. l'ai un coeur et des yeux; et j'aime à voir une jolie femme. J'aime à sentir

sous ma main la fermeté et là rondeur de sa gorge; à presser ses lèvres des miennes; à puiser la volupté

dans ses regards, et à en expirer entre ses bras. Quelquefois avec mes amis, une partie de débauche,

même un peu tumultueuse, ne me déplaît pas. Mais je ne vous dissimulerai pas, il m'est infiniment plus

doux encore d'avoir secouru le malheureux, d'avoir terminé une affaire épineuse, donné un conseil

salutaire, fait une lecture agréable; une promenade avec un homme ou une femme chère à mon coeur;

passé quelques heures instructives avec mes enfants, écrit une bonne page, rempli les devoirs de mon

état; dit à celle que j'aime quelques choses tendres et douces qui amènent ses bras autour de mon col. Je

connais telle action que je voudrais avoir faite pour tout ce que je possède. C'est un sublime ouvrage que

Mahomet; j'aimerais mieux avoir réhabilité la mémoire des Calas. Un homme de ma connaissance s'était

réfugié à Carthagène. C'était un cadet de famille, dans un pays où la coutume transfère tout le bien aux

aînés. Là il apprend que son aîné, enfant gâté, après avoir dépouillé son père et sa mère, trop faciles, de

tout ce qu'ils possédaient, les avait expulsés de leur château, et que les bons vieillards languissaient

indigents, dans une petite ville de la province. Que fait alors ce cadet qui, traité durement par ses parents,

était allé tenter la fortune au loin, il leur envoie des secours; il se hâte d'arranger ses affaires. Il revient

opulent. Il ramène son père et sa mère dans leur domicile. Il marie ses soeurs. Ah, mon cher Rameau; cet

homme regardait cet intervalle, comme le plus heureux de sa vie. C'est les larmes aux yeux qu'il m'en

parlait: et moi, je sens en vous faisant ce récit, mon coeur se troubler de joie, et le plaisir me couper la

parole.

LUI. - Vous êtes des êtres bien singuliers!

MOI. - Vous êtes des êtres bien à plaindre, si vous n'imaginez pas qu'on s'est élevé au-dessus du sort, et
qu'il est impossible d'être malheureux, à l'abri de deux belles actions, telles que celle-ci.

LUI. - Voilà une espèce de félicité avec laquelle j'aurai de la peine à me familiariser, car on la rencontre
rarement. Mais à votre compte, il faudrait donc être d'honnêtes gens?

MOI. - Pour être heureux? Assurément.

LUI. - Cependant, je vois une infinité d'honnêtes gens qui ne sont pas heureux; et une infinité de gens qui

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