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Denis Diderot - Le Neveu de Rameau

est gras et replet, comme s'il n'avait pas quitté la table d'un financier, ou qu'il eût été renfermé dans un
couvent de Bernardins. Aujourd'hui, en linge sale, en culotte déchirée, couvert de lambeaux, presque sans

souliers, il va la tête basse, il se dérobe, on serait tenté de l'appeler, pour lui donner l'aumône. Demain,

poudré, chaussé, frisé, bien vêtu, il marche la tête haute, il se montre et vous le prendriez au peu prés

pour un honnête homme. Il vit au jour la journée. Triste ou gai, selon les circonstances. Son premier soin,

le matin, quand il est levé, est de savoir où il dînera; après dîner, il pense où il ira souper. La nuit amène

aussi son inquiétude. Ou il regagne, à pied, un petit grenier qu'il habite, à moins que l'hôtesse ennuyée

d'attendre son loyer, ne lui en ait redemandé la clef; ou il se rabat dans une taverne du faubourg où il

attend le jour, entre un morceau de pain et un pot de bière. Quand il n'a pas six sols dans sa poche, ce qui

lui arrive quelquefois, il a recours soit à un fiacre de ses amis, soit au cocher d'un grand seigneur qui lui

donne un lit sur de la paille, à côté de ses chevaux. Le matin, il a encore une partie de son matelas dans

ses cheveux. Si la saison est douce, il arpente toute la nuit, le Cours ou les Champs-Élysées. Il reparaît

avec le jour, à la ville, habillé de la veille pour le lendemain, et du lendemain quelquefois pour le reste de

la semaine. Je n'estime pas ces originaux-là. D'autres en font leurs connaissances familières, même leurs

amis. Ils m'arrêtent une fois l'an, quand je les rencontre, parce que leur caractère tranche avec celui des

autres, et qu'ils rompent cette fastidieuse uniformité que notre éducation, nos conventions de société, nos

bienséances d'usage ont introduite. S'il en paraît un dans une compagnie; c'est un grain de levain qui

fermente qui restitue à chacun une portion de son individualité naturelle. Il secoue, il agite; il fait

approuver ou blâmer; il fait sortir la vérité; il fait connaître les gens de bien; il démasque les coquins;

c'est alors que l'homme de bon sens écoute, et démêle son monde. Je connaissais celui-ci de longue main.

Il fréquentait dans une maison dont son talent lui avait ouvert la porte. Il y avait une fille unique. Il jurait

au père et à la mère qu'il épouserait leur fille. Ceux-ci haussaient les épaules, lui riaient au nez; lui

disaient qu'il était fou, et je vis le moment que la chose était faite. Il m'empruntait quelques écus que je

lui donnais. Il s'était introduit, je ne sais comment, dans quelques maisons honnêtes, où il avait son

couvert, mais à la condition qu'il ne parlerait pas, sans en avoir obtenu la permission. Il se taisait, et

mangeait de rage. Il était excellent à voir dans cette contrainte. S'il lui prenait envie de manquer au traité,

et qu'il ouvrit la bouche; au premier mot, tous les convives s'écriaient, ô Rameau! Alors la fureur

étincelait dans ses yeux, et il se remettait à manger avec plus de rage. Vous étiez curieux de savoir le

nom de l'homme, et vous le savez. C'est le neveu de ce musicien célèbre qui nous a délivrés du

plain-chant de Lulli que nous psalmodions depuis plus de cent ans; qui a tant écrit de visions

inintelligibles et de vérités apocalyptiques sur la théorie de la musique, où ni lui ni personne n'entendit

jamais rien, et de qui nous avons un certain nombre d'opéras où il y a de l'harmonie, des bouts de chants,

des idées décousues, du fracas, des vols, des triomphes, des lances, des gloires, des murmures, des

victoires à perte d'haleine; des airs de danse qui dureront éternellement, et qui, après avoir enterré le

Florentin sera enterré par les virtuoses italiens, ce qu'il pressentait et le rendait sombre, triste, hargneux;

car personne n'a autant d'humeur, pas même une jolie femme qui se lève avec un bouton sur le nez, qu'un

auteur menacé de survivre à sa réputation; témoins Marivaux et Crébillon le fils.

Il m'aborde... Ah, ah, vous voilà, monsieur le philosophe, et que faites-vous ici parmi ce tas de fainéants?
Est-ce que vous perdez aussi votre temps à pousser le bois? C'est ainsi qu'on appelle par mépris jouer aux

échecs ou aux dames.

MOI. - Non, mais quand je n'ai rien de mieux à faire, je m'amuse à regarder un instant, ceux qui le
poussent bien.

LUI. - En ce cas, vous vous amusez rarement; excepté Légal et Philidor, le reste n'y entend rien.

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