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Denis Diderot - Le Neveu de Rameau

conformer. Vraiment, je sais bien que si vous allez appliquer à cela certains principes généraux de je ne
sais quelle morale qu'ils ont tous à la bouche, et qu'aucun d'eux ne pratique, il se trouvera que ce qui est

blanc sera noir, et que ce qui est noir sera blanc. Mais, monsieur le philosophe, il y a une conscience

générale. Comme il y une grammaire générale; et puis des exceptions dans chaque langue que vous

appelez, je crois, vous autres savants, des... aidez-moi donc... des...

MOI. - Idiotismes.

LUI. - Tout juste. Eh bien, chaque état a ses exceptions à la conscience générale auxquelles je donnerais
volontiers le nom d'idiotismes de métier.

MOI. - J'entends. Fontenelle parle bien, écrit bien quoique son style fourmille d'idiotismes français.

LUI. - Et le souverain, le ministre, le financier, le magistrat, le militaire, l'homme de lettres, l'avocat, le
procureur, le commerçant, le banquier, l'artisan, le maître à chanter, le maître à danser, sont de fort

honnêtes gens, quoique leur conduite s'écarte en plusieurs points de la conscience générale, et soit

remplie d'idiotismes moraux. Plus l'institution des choses est ancienne, plus il y a d'idiotismes; plus les

temps sont malheureux, plus les idiotismes se multiplient. Tant vaut l'homme, tant vaut le métier; et

réciproquement, à la fin, tant vaut le métier, tant vaut l'homme. On fait donc valoir le métier tant qu'on

peut.

MOI. - Ce que je conçois clairement à tout cet entortillage, c'est qu'il y a peu de métiers honnêtement
exercés, ou peu d'honnêtes gens dans leurs métiers.

LUI. - Bon, il n'y en a point; mais en revanche, il y a peu de fripons hors de leur boutique; et tout irait
assez bien, sans un certain nombre de gens qu'on appelle assidus, exacts, remplissant rigoureusement

leurs devoirs, stricts, ou ce qui revient au même toujours dans leurs boutiques, et faisant leur métier

depuis le matin jusqu'au soir, et ne faisant que cela. Aussi sont-ils les seuls qui deviennent opulents et qui

soient estimés.

MOI. - A force d'idiotismes.

LUI. - C'est cela. Je vois que vous m'avez compris. Or donc un idiotisme de presque tous les états, car il
y en a de communs à tous les pays, à tous les temps, comme il y a des sottises communes; un idiotisme

commun est de se procurer le plus de pratiques que l'on peut; une sottise commune est de croire que le

plus habile est celui qui en a le plus. Voilà deux exceptions à la conscience générale auxquelles il faut se

plier. C'est une espèce de crédit. Ce n'est rien en soi; mais cela vaut par l'opinion. On a dit que bonne

renommée valait mieux que ceinture dorée. Cependant qui a bonne renommée n'a pas ceinture dorée; et

je vois qu'aujourd'hui qui a ceinture dorée ne manque guère de renommée. Il faut, autant qu'il est

possible, avoir le renom et la ceinture. Et c'est mon objet, lorsque je me fais valoir par ce que vous

qualifiez d'adresses viles, d'indignes petites ruses. le donne ma leçon, et je la donne bien; voilà la règle

générale. le fais croire que j'en ai plus à donner que la journée n'a d'heures, voilà l'idiotisme.

MOI. - Et la leçon, vous la donnez bien.

LUI. - Oui, pas mal, passablement. La basse fondamentale du cher oncle a bien simplifié tout cela.
Autrefois je volais l'argent de mon écolier; oui, je le volais; cela est sûr. Aujourd'hui, je le gagne, du

moins comme les autres.

MOI. - Et le voliez-vous sans remords?

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