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Denis Diderot - Le Neveu de Rameau

se presse pas, cherche son livre qu'elle a égaré, qu'on appelle une femme de chambre, qu'on gronde, je
continue, «La Clairon est vraiment incompréhensible. On parle d'un mariage fort saugrenu. C'est celui de

mademoiselle, comment l'appelez-vous? une petite créature qu'il entretenait, à qui il a fait deux ou trois

enfants, qui avait été entretenue par tant d'autres. - Allons, Rameau; cela ne se peut, vous radotez. - Je ne

radote point. On dit même que la chose est faite. Le bruit court que de Voltaire est mort. Tant mieux. - Et

pourquoi tant mieux? - C'est qu'il va nous donner quelque bonne folie. C'est son usage que de mourir une

quinzaine auparavant.» Que vous dirai-je encore? Je disais quelques polissonneries, que je rapportais des

maisons où j'avais été; car nous sommes tous, grands colporteurs. Je faisais le fou. On m'écoutait. On

riait. On s'écriait, «il est toujours charmant». Cependant, le livre de Mademoiselle s'était enfin retrouvé

sous un fauteuil où il avait été traîné, mâchonné, déchiré, par un jeune doguin ou par un petit chat. Elle se

mettait à son clavecin. D'abord elle y faisait du bruit, toute seule. Ensuite, je m'approchais, après avoir

fait à la mère un signe d'approbation. La mère: «Cela ne va pas mal; on n'aurait qu'à vouloir; mais on ne

veut pas. On aime mieux perdre son temps à jaser, à chiffonner, à courir, à je ne sais quoi. Vous n'êtes

pas sitôt parti que le livre est fermé, pour ne le rouvrir qu'à votre retour. Aussi vous ne la grondez

jamais...»

Cependant comme il fallait faire quelque chose, je lui prenais les mains que je lui plaçais autrement. Je
me dépitais. le criais «Sol, sol, sol; Mademoiselle, c'est un sol.» La mère: «Mademoiselle, est-ce que

vous n'avez point d'oreille? Moi qui ne suis pas au clavecin, et qui ne vois pas sur votre livre, je sens qu'il

faut un sol. Vous donnez une peine infinie à Monsieur. Je ne conçois pas sa patience. Vous ne retenez

rien de ce qu'il vous dit. Vous n'avancez point...» Alors je rabattais un peu les coups, et hochant de la

tête, je disais, «Pardonnez-moi, Madame, pardonnez-moi. Cela pourrait aller mieux, si Mademoiselle

voulait; si elle étudiait un peu; mais cela ne va pas mal.» La mère: «A votre place, je la tiendrais un an

sur la même pièce. - Oh pour cela, elle n'en sortira pas qu'elle ne soit au-dessus de toutes les difficultés;

et cela ne sera pas si long que Madame le croit.» La mère: «Monsieur Rameau, vous la flattez; vous êtes

trop bon. Voilà de sa leçon la seule chose qu'elle retiendra et qu'elle saura bien me répéter dans

l'occasion.» - L'heure se passait. Mon écolière me présentait le petit cachet, avec la grâce du bras et la

révérence qu'elle avait apprise du maître à danser. Je le mettais dans ma poche, pendant que la mère

disait: «Fort bien, Mademoiselle. Si Javillier était là, il vous applaudirait.» Je bavardais encore un

moment par bienséance; je disparaissais ensuite, et voilà ce qu'on appelait alors une leçon

d'accompagnement.

MOI. - Et aujourd'hui, c'est donc autre chose.

LUI. - Vertudieu, je le crois. J'arrive. Je suis grave. Je me hâte d'ôter mon manchon. J'ouvre le clavecin.
J'essaie les touches. Je suis toujours pressé: si l'on me fait attendre un moment, je crie comme si l'on me

volait un écu. Dans une heure d'ici, il faut que je sois là; dans deux heures, chez madame la duchesse une

telle. Je suis attendu à dîner chez une belle marquise; et au sortir de là, c'est un concert chez monsieur le

baron de Bacq, rue Neuve-des-Petits-Champs.

MOI. - Et cependant vous n'êtes attendu nulle part?

LUI. - Il est vrai.

MOI. - Et pourquoi employer toutes ces petites viles ruses-là?

LUI. - Viles? et pourquoi, s'il vous plaît? Elles sont d'usage dans mon état. Je ne m'avilis point en faisant
comme tout le monde. Ce n'est pas moi qui les ai inventées. Et je serais bizarre et maladroit de ne pas m'y

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