bibliotheq.net - littérature française
 

Denis Diderot - Le Neveu de Rameau

touches et à voltiger sur les cordes. Aussi à présent cela va. Oui, cela va.

En même temps, il se met dans l'attitude d'un joueur de violon; il fredonne de la voix un allegro de
Locatelli, son bras droit imite le mouvement de l'archet; sa main gauche et ses doigts semblent se

promener sur la longueur du manche; s'il fait un ton faux; il s'arrête; il remonte ou baisse la corde; il la

pince de l'ongle, pour s'assurer qu'elle est juste; il reprend le morceau où il l'a laissé; il bat la mesure du

pied; il se démène de la tête, des pieds, des mains, des bras, du corps. Comme vous avez vu quelquefois

au Concert spirituel, Ferrari ou Chiabran, ou quelque autre virtuose, dans les mêmes convulsions,

m'offrant l'image du même supplice, et me causant à peu près la même peine; car n'est- ce pas une chose

pénible à voir que le tourment, dans celui qui s'occupe à me peindre le plaisir; tirez entre cet homme et

moi, un rideau qui me le cache, s'il faut qu'il me montre un patient appliqué à la question. Au milieu de

ses agitations et de ses cris, s'il se présentait une tenue, un de ces endroits harmonieux où l'archet se meut

lentement sur plusieurs cordes à la fois, son visage prenait l'air de l'extase sa voix s'adoucissait, il

s'écoutait avec ravissement. Il est sûr que les accords résonnaient dans ses oreilles et dans les miennes.

Puis, remettant son instrument sous son bras gauche, de la même main dont il le tenait, et laissant tomber

sa main droite, avec son archet. Eh bien, me disait-il, qu'en pensez-vous?

MOI. - A merveille.

LUI. - Cela va, ce me semble; cela résonne à peu près, comme les autres.

Et aussitôt, il s'accroupit, comme un musicien qui se met au clavecin. le vous demande grâce, pour vous
et pour moi, lui dis- je.

LUI. - Non, non; puisque je vous tiens, vous m'entendrez. Je ne veux point d'un suffrage qu'on m'accorde
sans savoir pourquoi. Vous me louerez d'un ton plus assuré, et cela me vaudra quelque écolier.

MOI. - Je suis si peu répandu, et vous allez vous fatiguer en pure perte.

LUI. - Je ne me fatigue jamais.

Comme je vis que je voudrais inutilement avoir pitié de mon homme, car la sonate sur le violon l'avait
mis tout en eau, je pris le parti de le laisser faire. Le voilà donc assis au clavecin; les jambes fléchies, la

tête élevée vers le plafond où l'on eût dit qu'il voyait une partition notée, chantant; préludant, exécutant

une pièce d'Alberti, ou de Galuppi, je ne sais lequel des deux. Sa voix allait comme le vent, et ses doigts

voltigeaient sur les touches; tantôt laissant le dessus, pour prendre la basse; tantôt quittant la partie

d'accompagnement, pour revenir au-dessus. Les passions se succédaient sur son visage. On y distinguait

la tendresse, la colère, le plaisir, la douleur. On sentait les piano, les forte. Et je suis sûr qu'un plus habile

que moi, aurait reconnu le morceau, au mouvement, au caractère, à ses mines et à quelques traits de chant

qui lui échappaient par intervalle. Mais ce qu'il y avait de bizarre; c'est que de temps en temps, il

tâtonnait; se reprenait; comme s'il eût manqué et se dépitait dé n'avoir plus la pièce dans les doigts. Enfin,

vous voyez, dit-il, en se redressant et en essuyant les gouttes de sueur qui descendaient le long de ses

joues, que nous savons aussi placer un triton, une quinte superflue, et que l'enchaînement des dominantes

nous est familier. Ces passages enharmoniques dont le cher oncle a fait tant de train, ce n'est pas la mer à

boire, nous nous en tirons.

MOI. - Vous vous êtes donné bien de la peine, pour me montrer que vous étiez fort habile; j'étais homme
à vous croire sur votre parole.

< page précédente | 12 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.