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Diderot et d'Alembert - Discours préliminaire de l'Encyclopédie

nous environnent. Toutes les propriétés que nous observons dans ces corps ont entr'elles des rapports plus
ou moins sensibles pour nous : la connoissance ou la découverte de ces rapports est presque toûjours le

seul objet auquel il nous soit permis d'atteindre, & le seul par conséquent que nous devions nous

proposer. Ce n'est donc point par des hypothèses vagues & arbitraires que nous pouvons espérer de

connoître la Nature ; c'est par l'étude réfléchie des phénomènes, par la comparaison que nous ferons des

uns avec les autres, par l'art de réduire, autant qu'il sera possible, un grand nombre de phénomènes à un

seul qui puisse en être regardé comme le principe. En effet, plus on diminue le nombre des principes

d'une science, plus on leur donne d'étendue ; puisque l'objet d'une science étant nécessairement

déterminé, les principes appliqués à cet objet seront d'autant plus féconds qu'ils seront en plus petit

nombre. Cette réduction, qui les rend d'ailleurs plus faciles à saisir, constitue le véritable esprit

systématique, qu'il faut bien se garder de prendre pour l'esprit de système, avec lequel il ne se rencontre

pas toûjours. Nous en parlerons plus au long dans la suite.

Mais à proportion que l'objet qu'on embrasse est plus ou moins difficile & plus ou moins vaste, la
réduction dont nous parlons est plus ou moins pénible : on est donc aussi plus ou moins en droit de

l'exiger de ceux qui se livrent à l'étude de la Nature. L'Aimant, par exemple, un des corps qui ont été le

plus étudiés, & sur lequel on a fait des découvertes si surprenantes, a la propriété d'attirer le fer, celle de

lui communiquer sa vertu, celle de se tourner vers les poles du Monde, avec une variation qui est

elle-même sujette à des regles, & qui n'est pas moins étonnante que ne le seroit une direction plus

exacte ; enfin la propriété de s'incliner en formant avec la ligne horisontale un angle plus ou moins grand,

selon le lieu de la terre où il est placé. Toutes ces propriétés singulieres, dépendantes de la nature de

l'Aimant, tiennent vraissemblablement à quelque propriété générale, qui en est l'origine, qui jusqu'ici

nous est inconnue, & peut-être le restera long-tems. Au défaut d'une telle connoissance, & des lumieres

nécessaires sur la cause physique des propriétés de l'Aimant, ce seroit sans doute une recherche bien

digne d'un Philosophe, que de réduire, s'il étoit possible, toutes ces propriétés à une seule, en montrant la

liaison qu'elles ont entre elles. Mais plus une telle découverte seroit utile aux progrès de la Physique, plus

nous avons lieu de craindre qu'elle ne soit refusée à nos efforts. J'en dis autant d'un grand nombre d'autres

phénomènes dont l'enchaînement tient peut-être au système général du Monde.

La seule ressource qui nous reste donc dans une recherche si pénible, quoique si nécessaire, & même si
agréable, c'est d'amasser le plus de faits qu'il nous est possible, de les disposer dans l'ordre le plus

naturel, de les rappeller à un certain nombre de faits principaux dont les autres ne soient que des

conséquences. Si nous osons quelquefois nous élever plus haut, que ce soit avec cette sage circonspection

qui sied si bien à une vûe aussi foible que la nôtre.

Tel est le plan que nous devons suivre dans cette vaste partie de la Physique, appellée Physique générale
& expérimentale. Elle differe des Sciences Physico-Mathématiques, en ce qu'elle n'est proprement qu'un

recueil raisonné d'expériences & d'observations ; au lieu que celles-ci, par l'application des calculs

mathématiques à l'expérience, déduisent quelquefois d'une seule & unique observation un grand nombre

de conséquences qui tiennent de bien près par leur certitude aux vérités géométriques. Ainsi une seule

expérience sur la réflexion de la lumiere donne toute la Catoptrique, ou science des propriétés des

Miroirs ; une seule sur la réfraction de la lumiere produit l'explication mathématique de l'Arc-en-ciel, la

théorie des couleurs, & toute la Dioptrique, ou Science des Verres concaves & convexes ; d'une seule

observation sur la pression des fluides, on tire toutes les lois de l'équilibre & du mouvement de ces

corps ; enfin une expérience unique sur l'accélération des corps qui tombent, fait découvrir les lois de leur

chûte sur des plans inclinés, & celles du mouvement des pendules.

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