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Diderot et d'Alembert - Discours préliminaire de l'Encyclopédie
que l'article de la Logique est celui où nous l'avons le plus suivi, encore avons-nous crû devoir y faire plusieurs changemens. Au reste, nous le répétons, c'est aux Philosophes à nous juger sur les changemens que nous avons faits : nos autres Lecteurs prendront sans doute peu de part à cette question, qu'il étoit pourtant nécessaire d'éclaircir ; & ils ne se souviendront que de l'aveu formel que nous avons fait dans le Prospectus, d'avoir l'obligation principale de notre Arbre au Chancelier Bacon ; aveu qui doit nous concilier tout juge impartial & desintéressé.
AVERTISSEMENT.
Lorsque nous commençâmes à nous occuper de cette Entreprise, la plus vaste peut-être qu'on ait jamais conçue en Littérature, nous ne nous attendions qu'aux difficultés qui naîtroient de l'étendue & de la variété de son objet ; mais ce fut une illusion passagere, & nous ne tardâmes pas à voir la multitude des obstacles physiques que nous avions pressentis, s'accroître d'une infinité d'obstacles moraux auxquels nous n'étions nullement préparés. Le monde a beau vieillir, il ne change pas ; il se peut que l'individu se perfectionne, mais la masse de l'espece ne devient ni meilleure ni pire ; la somme des passions malfaisantes reste la même, & les ennemis de toute chose bonne & utile sont sans nombre aujourd'hui comme autrefois.
De toutes les persécutions qu'ont eu à souffrir dans tous les tems & chez tous les peuples, ceux qui se sont livrés à la séduisante & dangereuse émulation d'inscrire leurs noms dans la liste des bienfaiteurs du genre humain, il n'en est presqu'aucune qu'on n'ait exercée contre nous. Ce que l'Histoire nous a transmis des noirceurs de l'envie, du mensonge, de l'ignorance, & du fanatisme, nous l'avons éprouvé. Dans l'espace de vingt années consécutives, à peine pouvons-nous compter quelques instans de repos. Après des journées consumées dans un travail ingrat & continu, que de nuits passées dans l'attente des maux que la méchanceté cherchoit à nous attirer ! Combien de fois ne nous sommes-nous pas levés incertains, si cédant aux cris de la calomnie, nous ne nous arracherions pas à nos parens, à nos amis, à nos concitoyens, pour aller sous un ciel étranger chercher la tranquillité qui nous étoit nécessaire, & la protection qu'on nous y offroit ! Mais notre patrie nous étoit chere, & nous avons toujours attendu que la prévention fît place à la justice. Tel est d'ailleurs le caractere de l'homme qui s'est proposé le bien, & qui s'en rend à lui-même le témoignage, que son courage s'irrite des obstacles qu'on lui oppose, tandis que son innocence lui dérobe ou lui fait mépriser les périls qui le menacent. L'homme de bien est susceptible d'un enthousiasme que le méchant ne connoit pas.
Le sentiment honnête & généreux qui nous a soutenus, nous l'avons aussi rencontré dans les autres. Tous nos Collegues se sont empressés à nous seconder ; & c'est lorsque nos ennemis se félicitoient de nous avoir accablés, que nous avons vu des hommes de lettres & des gens du monde qui s'étoient jusqu'alors contentés de nous encourager & de nous plaindre, venir à notre secours & s'associer à nos travaux. Que ne nous est-il permis de désigner à la reconnoissance publique tous ces habiles & courageux auxiliaires ! mais puisqu'il n'en est qu'un seul que nous ayons la liberté de nommer, tâchons du-moins de le remercier dignement. C'est M. le Chevalier de Jaucourt.
Si nous avons poussé le cri de joie du matelot, lorsqu'il apperçoit la terre, après une nuit obscure qui l'a tenu égaré entre le ciel & les eaux, c'est à M. le Chevalier de Jaucourt que nous le devons. Que n'a-t-il pas fait pour nous, sur-tout dans ces derniers tems ? Avec quelle constance ne s'est-il pas refusé à des sollicitations tendres & puissantes qui cherchoient à nous l'enlever ? Jamais le sacrifice du repos, de l'intérêt & de la santé ne s'est fait plus entier & plus absolu. Les recherches les plus pénibles & les plus ingrates ne l'ont point rebuté. Il s'en est occupé sans relâche, satisfait de lui-même, s'il pouvoit en
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