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Diderot et d'Alembert - Discours préliminaire de l'Encyclopédie

Quelque intéressantes que soient ces premieres vérités pour la plus noble portion de nous-mêmes, le
corps auquel elle est unie nous ramene bientôt à lui par la nécessité de pourvoir à des besoins qui se

multiplient sans cesse. Sa conservation doit avoir pour objet, ou de prévenir les maux qui le menacent, ou

de remédier à ceux dont il est atteint. C'est à quoi nous cherchons à satisfaire par deux moyens ; savoir,

par nos découvertes particulieres, & par les recherches des autres hommes ; recherches dont notre

commerce avec eux nous met à portée de profiter. De-là ont dû naître d'abord l'Agriculture, la Médecine,

enfin tous les Arts les plus absolument nécessaires. Ils ont été en même tems & nos connoissances

primitives, & la source de toutes les autres, même de celles qui en paroissent très-éloignées par leur

nature : c'est ce qu'il faut développer plus en détail.

Les premiers hommes, en s'aidant mutuellement de leurs lumieres, c'est-à-dire, de leurs efforts séparés ou
réunis, sont parvenus, peut-être en assez peu de tems, à découvrir une partie des usages auxquels ils

pouvoient employer les corps. Avides de connoissances utiles, ils ont dû écarter d'abord toute spéculation

oisive, considérer rapidement les uns après les autres les différens êtres que la nature leur présentoit, &

les combiner, pour ainsi dire, matériellement, par leurs propriétés les plus frappantes & les plus

palpables. A cette premiere combinaison, il a dû en succéder une autre plus recherchée, mais toûjours

relative à leurs besoins, & qui a principalement consisté dans une étude plus approfondie de quelques

propriétés moins sensibles, dans l'altération & la décomposition des corps, & dans l'usage qu'on en

pouvoit tirer.

Cependant, quelque chemin que les hommes dont nous parlons, & leurs successeurs, ayent été capables
de faire, excités par un objet aussi intéressant que celui de leur propre conservation ; l'expérience &

l'observation de ce vaste Univers leur ont fait rencontrer bien-tôt des obstacles que leurs plus grands

efforts n'ont pû franchir. L'esprit, accoûtumé à la méditation, & avide d'en tirer quelque fruit, a dû trouver

alors une espece de ressource dans la découverte des propriétés des corps uniquement curieuses,

découverte qui ne connoît point de bornes. En effet, si un grand nombre de connoissances agréables

suffisoit pour consoler de la privation d'une vérité utile, on pourroit dire que l'étude de la Nature, quand

elle nous refuse le nécessaire, fournit du moins avec profusion à nos plaisirs : c'est une espece de superflu

qui supplée, quoique très-imparfaitement, à ce qui nous manque. De plus, dans l'ordre de nos besoins &

des objets de nos passions, le plaisir tient une des premieres places, & la curiosité est un besoin pour qui

sait penser, sur-tout lorsque ce desir inquiet est animé par une sorte de dépit de ne pouvoir entierement se

satisfaire. Nous devons donc un grand nombre de connoissances simplement agréables à l'impuissance

malheureuse où nous sommes d'acquérir celles qui nous seroient d'une plus grande nécessité. Un autre

motif sert à nous soutenir dans un pareil travail ; si l'utilité n'en est pas l'objet, elle peut en être au moins

le prétexte. Il nous suffit d'avoir trouvé quelquefois un avantage réel dans certaines connoissances, où

d'abord nous ne l'avions pas soupçonné, pour nous autoriser à regarder toutes les recherches de pure

curiosité, comme pouvant un jour nous être utiles. Voilà l'origine & la cause des progrès de cette vaste

Science, appellée en général Physique ou Etude de la Nature, qui comprend tant de parties différentes :

l'Agriculture & la Médecine, qui l'ont principalement fait naître, n'en sont plus aujourd'hui que des

branches. Aussi, quoique les plus essentielles & les premieres de toutes, elles ont été plus ou moins en

honneur à proportion qu'elles ont été plus ou moins étouffées & obscurcies par les autres.

Dans cette étude que nous faisons de la nature, en partie par nécessité, en partie par amusement, nous
remarquons que les corps ont un grand nombre de propriétés, mais tellement unies pour la plûpart dans

un même sujet, qu'afin de les étudier chacune plus à fond, nous sommes obligés de les considérer

séparément. Par cette opération de notre esprit, nous découvrons bien-tôt des propriétés qui paroissent

appartenir à tous les corps, comme la faculté de se mouvoir ou de rester en repos, & celle de se

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