bibliotheq.net - littérature française
 

Diderot et d'Alembert - Discours préliminaire de l'Encyclopédie

considérables, n'occupe que la très-petite partie du sien. Chambers n'a presque rien ajoûté à ce qu'il a
traduit de nos Auteurs. Tout nous déterminoit donc à recourir aux ouvriers.

On s'est adressé aux plus habiles de Paris & du Royaume ; on s'est donné la peine d'aller dans leurs
atteliers, de les interroger, d'écrire sous leur dictée, de développer leurs pensées, d'en tirer les termes

propres à leurs professions, d'en dresser des tables, & de les définir, de converser avec ceux de qui on

avoit obtenu des mémoires, & (précaution presque indispensable) de rectifier dans de longs & fréquens

entretiens avec les uns, ce que d'autres avoient imparfaitement, obscurément, & quelquefois

infidellement expliqué. Il est des Artistes qui sont en même tems gens de Lettres, & nous en pourrions

citer ici : mais le nombre en seroit fort petit. La plûpart de ceux qui exercent les Arts méchaniques, ne les

ont embrassés que par nécessité, & n'operent que par instinct. A peine entre mille en trouve-t-on une

douzaine en état de s'exprimer avec quelque clarté sur les instrumens qu'ils employent & sur les ouvrages

qu'ils fabriquent. Nous avons vû des ouvriers qui travaillent depuis quarante années, sans rien connoître à

leurs machines. Il a fallu exercer avec eux la fonction dont se glorifioit Socrate, la fonction pénible &

délicate de faire accoucher les esprits ; obstetrix animorum.

Mais il est des métiers si singuliers & des man¶uvres si déliées, qu'à moins de travailler soi-même, de
mouvoir une machine de ses propres mains, & de voir l'ouvrage se former sous ses propres yeux, il est

difficile d'en parler avec précision. Il a donc fallu plusieurs fois se procurer les machines, les construire,

mettre la main à l'¶uvre ; se rendre, pour ainsi dire, apprentif, & faire soi-même de mauvais ouvrages,

pour apprendre aux autres comment on en fait de bons.

C'est ainsi que nous nous sommes convaincus de l'ignorance dans laquelle on est sur la plûpart des objets
de la vie, & de la difficulté de sortir de cette ignorance. C'est ainsi que nous nous sommes mis en état de

démontrer que l'homme de Lettres qui sait le plus sa Langue, ne connoît pas la vingtieme partie des

mots ; que quoique chaque Art ait la sienne, cette langue est encore bien imparfaite ; que c'est par

l'extrème habitude de converser les uns avec les autres, que les ouvriers s'entendent, & beaucoup plus par

le retour des conjonctures que par l'usage des termes. Dans un attelier c'est le moment qui parle, & non

l'artiste.

Voici la méthode qu'on a suivie pour chaque Art. On a traité, 1°. de la matiere, des lieux où elle se
trouve, de la maniere dont on la prépare, de ses bonnes & mauvaises qualités, de ses différentes especes,

des opérations par lesquelles on la fait passer, soit avant que de l'employer, soit en la mettant en ¶uvre.

2°. Des principaux ouvrages qu'on en fait, & de la maniere de les faire.

3°. On a donné le nom, la description, & la figure des outils & des machines, par pieces détachées & par
pieces assemblées ; la coupe des moules & d'autres instrumens, dont il est à propos de connoître

l'intérieur, leurs profils, &c.

4°. On a expliqué & représenté la main d'¶uvre & les principales opérations dans une ou plusieurs
planches, où l'on voit tantôt les mains seules de l'Artiste, tantôt l'Artiste entier en action, & travaillant à

l'ouvrage le plus important de son art.

5°. On a recueilli & défini le plus exactement qu'il a été possible les termes propres de l'Art.

Mais le peu d'habitude qu'on a & d'écrire & de lire des écrits sur les Arts, rend les choses difficiles à
expliquer d'une maniere intelligible. De-là naît le besoin de figures. On pourroit démontrer par mille

exemples, qu'un Dictionnaire pur & simple de définitions, quelque bien qu'il soit fait, ne peut se passer

< page précédente | 50 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.