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Diderot et d'Alembert - Discours préliminaire de l'Encyclopédie

nécessairement l'invention des signes ; telle est l'origine de la formation des sociétés avec laquelle les
langues ont dû naître.

Ce commerce que tant de motifs puissans nous engagent à former avec les autres hommes, augmente
bien-tôt l'étendue de nos idées, & nous en fait naître de très-nouvelles pour nous, & de très-éloignées,

selon toute apparence, de celles que nous aurions eues par nous-mêmes sans un tel secours. C'est aux

Philosophes à juger si cette communication réciproque, jointe à la ressemblance que nous appercevons

entre nos sensations & celles de nos semblables, ne contribue pas beaucoup à fortifier ce penchant

invincible que nous avons à supposer l'existence de tous les objets qui nous frappent. Pour me renfermer

dans mon sujet, je remarquerai seulement que l'agrément & l'avantage que nous trouvons dans un pareil

commerce, soit à faire part de nos idées aux autres hommes, soit à joindre les leurs aux nôtres, doit nous

porter à resserrer de plus en plus les liens de la société commencée, & à la rendre la plus utile pour nous

qu'il est possible. Mais chaque membre de la société cherchant ainsi à augmenter pour lui-même l'utilité

qu'il en retire, & ayant à combattre dans chacun des autres un empressement égal au sien, tous ne peuvent

avoir la même part aux avantages, quoique tous y ayent le même droit. Un droit si légitime est donc

bien-tôt enfreint par ce droit barbare d'inégalité, appellé loi du plus fort, dont l'usage semble nous

confondre avec les animaux, & dont il est pourtant si difficile de ne pas abuser. Ainsi la force, donnée par

la nature à certains hommes, & qu'ils ne devroient sans doute employer qu'au soûtien & à la protection

des foibles, est au contraire l'origine de l'oppression de ces derniers. Mais plus l'oppression est violente,

plus ils la souffrent impatiemment, parce qu'ils sentent que rien de raisonnable n'a dû les y assujettir.

De-là la notion de l'injuste, & par conséquent du bien & du mal moral, dont tant de Philosophes ont

cherché le principe, & que le cri de la nature, qui retentit dans tout homme, fait entendre chez les Peuples

même les plus sauvages. De-là aussi cette loi naturelle que nous trouvons au-dedans de nous, source des

premieres lois que les hommes ont dû former : sans le secours même de ces lois elle est quelquefois assez

forte, sinon pour anéantir l'oppression, au moins pour la contenir dans certaines bornes. C'est ainsi que le

mal que nous éprouvons par les vices de nos semblables, produit en nous la connoissance réfléchie des

vertus opposées à ces vices ; connoissance précieuse, dont une union & une égalité parfaites nous

auroient peut-être privés.

Par l'idée acquise du juste & de l'injuste, & conséquemment de la nature morale des actions, nous
sommes naturellement amenés à examiner quel est en nous le principe qui agit, ou, ce qui est la même

chose, la substance qui veut & qui conçoit. Il ne faut pas approfondir beaucoup la nature de notre corps

& l'idée que nous en avons, pour reconnoître qu'il ne sauroit être cette substance, puisque les propriétés

que nous observons dans la matiere, n'ont rien de commun avec la faculté de vouloir & de penser : d'où il

résulte que cet être appellé Nous est formé de deux principes de différente nature, tellement unis,

qu'il regne entre les mouvemens de l'un & les affections de l'autre, une correspondance que nous ne

saurions ni suspendre ni altérer, & qui les tient dans un assujettissement réciproque. Cet esclavage si

indépendant de nous, joint aux réflexions que nous sommes forcés de faire sur la nature des deux

principes & sur leur imperfection, nous éleve à la contemplation d'une Intelligence toute puissante à qui

nous devons ce que nous sommes, & qui exige par conséquent notre culte : son existence, pour être

reconnue, n'auroit besoin que de notre sentiment intérieur, quand même le témoignage universel des

autres hommes, & celui de la Nature entiere, ne s'y joindroient pas.

Il est donc évident que les notions purement intellectuelles du vice & de la vertu, le principe & la
nécessité des lois, la spiritualité de l'ame, l'existence de Dieu & nos devoirs envers lui, en un mot les

vérités dont nous avons le besoin le plus prompt & le plus indispensable, sont le fruit des premieres idées

réfléchies que nos sensations occasionnent.

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