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Diderot et d'Alembert - Discours préliminaire de l'Encyclopédie

Nous avons donc crû qu'il importoit d'avoir un Dictionnaire qu'on pût consulter sur toutes les matieres
des Arts & des Sciences, & qui servît autant à guider ceux qui se sentent le courage de travailler à

l'instruction des autres, qu'à éclairer ceux qui ne s'instruisent que pour eux-mêmes.

Jusqu'ici personne n'avoit conçû un Ouvrage aussi grand, ou du moins personne ne l'avoit exécuté.
Leibnitz, de tous les Savans le plus capable d'en sentir les difficultés, desiroit qu'on les surmontât.

Cependant on avoit des Encyclopédies ; & Leibnitz ne l'ignoroit pas, lorsqu'il en demandoit une.

La plûpart de ces Ouvrages parurent avant le siecle dernier, & ne furent pas tout-à-fait méprisés. On
trouva que s'ils n'annonçoient pas beaucoup de génie, ils marquoient au moins du travail & des

connoissances. Mais que seroit-ce pour nous que ces Encyclopédies ? Quel progrès n'a-t-on pas fait

depuis dans les Sciences & dans les Arts ? Combien de vérités découvertes aujourd'hui, qu'on

n'entrevoyoit pas alors ? La vraie Philosophie étoit au berceau ; la Géométrie de l'infini n'étoit pas

encore ; la Physique expérimentale se montroit à peine ; il n'y avoit point de Dialectique ; les lois de la

saine critique étoient entierement ignorées. Les Auteurs célebres en tout genre dont nous avons parlé

dans ce Discours, & leurs illustres disciples, ou n'existoient pas, ou n'avoient pas écrit. L'esprit de

recherche & d'émulation n'animoit pas les Savans ; un autre esprit, moins fécond peut-être, mais plus

rare, celui de justesse & de méthode, ne s'étoit point soûmis les différentes parties de la Littérature ; & les

Académies, dont les travaux ont porté si loin les Sciences & les Arts, n'étoient pas instituées.

Si les découvertes des grands hommes & des compagnies savantes dont nous venons de parler, offrirent
dans la suite de puissans secours pour former un Dictionnaire encyclopédique, il faut avoüer aussi que

l'augmentation prodigieuse des matieres rendit, à d'autres égards, un tel Ouvrage beaucoup plus difficile.

Mais ce n'est point à nous à juger si les successeurs des premiers Encyclopédistes ont été hardis ou

présomptueux ; & nous les laisserions tous joüir de leur réputation, sans en excepter Ephraïm Chambers

le plus connu d'entre eux, si nous n'avions des raisons particulieres de peser le mérite de celui-ci.

L'Encyclopédie de Chambers dont on a publié à Londres un si grand nombre d'éditions rapides ; cette
Encyclopédie qu'on vient de traduire tout récemment en Italien, & qui de notre aveu mérite en Angleterre

& chez l'étranger les honneurs qu'on lui rend, n'eût peut-être jamais été faite, si avant qu'elle parût en

Anglois, nous n'avions eu dans notre Langue des Ouvrages où Chambers a puisé sans mesure & sans

choix la plus grande partie des choses dont il a composé son Dictionnaire. Qu'en auroient donc pensé nos

François sur une traduction pure & simple ? Il eût excité l'indignation des Savans & le cri du Public, à

qui on n'eût présenté sous un titre fastueux & nouveau, que des richesses qu'il possédoit depuis longtems.

Nous ne refusons point à cet Auteur la justice qui lui est dûe. Il a bien senti le mérite de l'ordre
encyclopédique, ou de la chaîne par laquelle on peut descendre sans interruption des premiers principes

d'une Science ou d'un Art jusqu'à ses conséquences les plus éloignées, & remonter de ses conséquences

les plus éloignées jusqu'à ses premiers principes ; passer imperceptiblement de cette Science ou de cet

Art à un autre, & s'il est permis de s'exprimer ainsi, faire sans s'égarer le tour du monde littéraire. Nous

convenons avec lui que le plan & le dessein de son Dictionnaire sont excellens, & que si l'exécution en

étoit portée à un certain degré de perfection, il contribueroit plus lui seul aux progrès de la vraie Science,

que la moitié des Livres connus. Mais, malgré toutes les obligations que nous avons à cet Auteur, &

l'utilité considérable que nous avons retirée de son travail, nous n'avons pû nous empêcher de voir qu'il

restoit beaucoup à y ajoûter. En effet, conçoit-on que tout ce qui concerne les Sciences & les Arts puisse

être renfermé en deux volumes in-folio ? La nomenclature d'une matiere aussi étendue en

fourniroit un elle seule, si elle étoit complette. Combien donc ne doit-il pas y avoir dans son Ouvrage

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