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Diderot et d'Alembert - Discours préliminaire de l'Encyclopédie

détruire : les vices nous resteroient, & nous aurions l'ignorance de plus.

* M. Rousseau de Genêve, Auteur de la partie de l'Encyclopédie qui concerne la Musique, & dont nous
espérons que le Public sera très-satisfait, a composé un Discours fort éloquent, pour prouver que le

rétablissement des Sciences & des Arts a corrompu les moeurs. Ce Discours a été couronné en 1750 par

l'Académie de Dijon avec les plus grands éloges ; il a été imprimé à Paris au commencement de cette

année 1751, & a fait beaucoup d'honneur à son Auteur.

Finissons cette Histoire des Sciences, en remarquant que les différentes formes de gouvernement qui
influent tant sur les esprits & sur la culture des Lettres, déterminent aussi les especes de connoissances

qui doivent principalement y fleurir, & dont chacune a son mérite particulier. Il doit y avoir en général

dans une République plus d'Orateurs, d'Historiens, & de Philosophes ; & dans une Monarchie, plus de

Poëtes, de Théologiens, & de Géometres. Cette regle n'est pourtant pas si absolue, qu'elle ne puisse être

altérée & modifiée par une infinité de causes.

Après les réflexions & les vûes générales que nous avons crû devoir placer à la tête de cette
Encyclopédie, il est tems enfin d'instruire plus particulierement le public sur l'Ouvrage que nous lui

présentons. Le Prospectus qui a déjà été publié dans cette vûe, & dont M. Diderot mon collegue

est l'auteur, ayant été reçu de toute l'Europe avec les plus grands éloges, je vais en son nom le remettre ici

de nouveau sous les yeux du Public, avec les changemens & les additions qui nous ont paru convenables

à l'un & à l'autre.

On ne peut disconvenir que depuis le renouvellement des Lettres parmi nous, on ne doive en partie aux
Dictionnaires les lumieres générales qui se sont répandues dans la société, & ce germe de Science qui

dispose insensiblement les esprits à des connoissances plus profondes. L'utilité sensible de ces sortes

d'ouvrages les a rendus si communs, que nous sommes plûtôt aujourd'hui dans le cas de les justifier que

d'en faire l'éloge. On prétend qu'en multipliant les secours & la facilité de s'instruire, ils contribueront à

éteindre le goût du travail & de l'étude. Pour nous, nous croyons être bien fondés à soûtenir que c'est à la

manie du bel esprit & à l'abus de la Philosophie, plûtôt qu'à la multitude des Dictionnaires, qu'il faut

attribuer notre paresse & la décadence du bon goût. Ces sortes de collections peuvent tout au plus servir à

donner quelques lumieres à ceux qui sans ce secours n'auroient pas eu le courage de s'en procurer : mais

elles ne tiendront jamais lieu de Livres à ceux qui chercheront à s'instruire ; les Dictionnaires par leur

forme même ne sont propres qu'à être consultés, & se refusent à toute lecture suivie. Quand nous

apprendrons qu'un homme de Lettres, desirant d'étudier l'Histoire à fond, aura choisi pour cet objet le

Dictionnaire de Moreri, nous conviendrons du reproche que l'on veut nous faire. Nous aurions peut-être

plus de raison d'attribuer l'abus prétendu dont on se plaint, à la multiplication des méthodes, des élémens,

des abregés, & des bibliotheques, si nous n'étions persuadés qu'on ne sauroit trop faciliter les moyens de

s'instruire. On abrégeroit encore davantage ces moyens, en réduisant à quelques volumes tout ce que les

hommes ont découvert jusqu'à nos jours dans les Sciences & dans les Arts. Ce projet, en y comprenant

même les faits historiques réellement utiles, ne seroit peut-être pas impossible dans l'exécution ; il seroit

du moins à souhaiter qu'on le tentât, nous ne prétendons aujourd'hui que l'ébaucher ; & il nous

débarrasseroit enfin de tant de Livres, dont les Auteurs n'ont fait que se copier les uns les autres. Ce qui

doit nous rassûrer contre la satyre des Dictionnaires, c'est qu'on pourroit faire le même reproche, sur un

fondement aussi peu solide, aux Journalistes les plus estimables. Leur but n'est-il pas essentiellement

d'exposer en racourci ce que notre siecle ajoûte de lumieres à celles des siecles précédens ; d'apprendre à

se passer des originaux, & d'arracher par conséquent ces épines que nos adversaires voudroient qu'on

laissât ? Combien de lectures inutiles dont nous nous serions dispensés par de bons extraits !

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