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Diderot et d'Alembert - Discours préliminaire de l'Encyclopédie

discours destiné principalement à l'éloge des grands hommes. Son mérite, dont il a forcé notre siecle à
convenir, ne sera bien connu que quand le tems aura fait taire l'envie ; & son nom, cher à la partie de

notre nation la plus éclairée, ne peut blesser ici personne. Mais dût-il déplaire à quelques prétendus

Mécenes, un Philosophe seroit bien à plaindre, si même en matiere de sciences & de goût, il ne se

permettoit pas de dire la vérité.

Voilà les biens que nous possédons. Quelle idée ne se formera-t-on pas de nos trésors littéraires, si l'on
joint aux Ouvrages de tant de grands hommes les travaux de toutes les Compagnies savantes, destinées à

maintenir le goût des Sciences & des Lettres, & à qui nous devons tant d'excellens livres ! De pareilles

Sociétés ne peuvent manquer de produire dans un Etat de grands avantages, pourvû qu'en les multipliant

à l'excès, on n'en facilite point l'entrée à un trop grand nombre de gens médiocres ; qu'on en bannisse

toute inégalité propre à éloigner ou à rebuter des hommes faits pour éclairer les autres ; qu'on n'y

connoisse d'autre supériorité que celle du génie ; que la considération y soit le prix du travail ; enfin que

les récompenses y viennent chercher les talens, & ne leur soient point enlevées par l'intrigue. Car il ne

faut pas s'y tromper : on nuit plus au progrès de l'esprit en plaçant mal les récompenses qu'en les

supprimant. Avouons même à l'honneur des Lettres, que les Savans n'ont pas toujours besoin d'être

récompensés pour se multiplier. Témoin l'Angleterre, à qui les Sciences doivent tant, sans que le

Gouvernement fasse rien pour elles. Il est vrai que la Nation les considere, qu'elle les respecte même ; &

cette espece de récompense, supérieure à toutes les autres, est sans doute le moyen le plus sûr de faire

fleurir les Sciences & les Arts ; parce que c'est le Gouvernement qui donne les places, & le Public qui

distribue l'estime. L'amour des Lettres, qui est un mérite chez nos voisins, n'est encore à la vérité qu'une

mode parmi nous, & ne sera peut-être jamais autre chose ; mais quelque dangereuse que soit cette mode,

qui pour un Mécene éclairé produit cent amateurs ignorans & orgueilleux, peut-être lui sommes-nous

redevables de n'être pas encore tombés dans la barbarie où une foule de circonstances tendent à nous

précipiter.

On peut regarder comme une des principales, cet amour du faux bel esprit ; qui protege l'ignorance, qui
s'en fait honneur, & qui la répandra universellement tôt ou tard. Elle sera le fruit & le terme du mauvais

goût ; j'ajoûte qu'elle en sera le remede. Car tout a des révolutions réglées, & l'obscurité se terminera par

un nouveau siecle de lumiere. Nous serons plus frappés du grand jour après avoir été quelque tems dans

les ténebres. Elles seront comme une espece d'anarchie très-funeste par elle-même, mais quelquefois utile

par ses suites. Gardons-nous pourtant de souhaiter une révolution si redoutable ; la barbarie dure des

siecles, il semble que ce soit notre élément ; la raison & le bon goût ne font que passer.

Ce seroit peut-être ici le lieu de repousser les traits qu'un Ecrivain éloquent & philosophe * a lancés
depuis peu contre les Sciences & les Arts, en les accusant de corrompre les moeurs. Il nous siéroit mal

d'être de son sentiment à la tête d'un Ouvrage tel que celui-ci ; & l'homme de mérite dont nous parlons

semble avoir donné son suffrage à notre travail par le zele & le succès avec lequel il y a concouru. Nous

ne lui reprocherons point d'avoir confondu la culture de l'esprit avec l'abus qu'on en peut faire ; il nous

répondroit sans doute que cet abus en est inséparable : mais nous le prierons d'examiner si la plûpart des

maux qu'il attribue aux Sciences & aux Arts ne sont point dûs à des causes toutes différentes, dont

l'énumération seroit aussi longue que délicate. Les Lettres contribuent certainement à rendre la société

plus aimable ; il seroit difficile de prouver que les hommes en sont meilleurs, & la vertu plus commune :

mais c'est un privilege qu'on peut disputer à la Morale même. Et pour dire encore plus, faudra-t-il

proscrire des lois, parce que leur nom sert d'abri à quelques crimes dont les auteurs seroient punis dans

une république de Sauvages ? Enfin quand nous ferions ici, au désavantage des connoissances humaines,

un aveu dont nous sommes bien éloignés, nous le sommes encore plus de croire qu'on gagnât à les

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