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Diderot et d'Alembert - Discours préliminaire de l'Encyclopédie

Etre supérieur, & comme l'argument le plus convainquant de l'existence de ces objets. En effet, n'y ayant
aucun rapport entre chaque sensation & l'objet qui l'occasionne, ou du moins auquel nous la rapportons,

il ne paroît pas qu'on puisse trouver par le raisonnement de passage possible de l'un à l'autre : il n'y a

qu'une espece d'instinct, plus sûr que la raison même, qui puisse nous forcer à franchir un si grand

intervalle ; & cet instinct est si vif en nous, que quand on supposeroit pour un moment qu'il subsistât,

pendant que les objets extérieurs seroient anéantis, ces mêmes objets reproduits tout-à-coup ne pourroient

augmenter sa force. Jugeons donc sans balancer, que nos sensations ont en effet hors de nous la cause

que nous leur supposons, puisque l'effet qui peut résulter de l'existence réelle de cette cause ne sauroit

différer en aucune maniere de celui que nous éprouvons ; & n'imitons point ces Philosophes dont parle

Montagne, qui interrogés sur le principe des actions humaines, cherchent encore s'il y a des hommes.

Loin de vouloir répandre des nuages sur une vérité reconnue des Sceptiques mêmes lorsqu'ils ne

disputent pas, laissons aux Métaphysiciens éclairés le soin d'en développer le principe : c'est à eux à

déterminer, s'il est possible, quelle gradation observe notre ame dans ce premier pas qu'elle fait hors

d'elle-même, poussée, pour ainsi dire, & retenue tout à la fois par une foule de perceptions, qui d'un côté

l'entraînent vers les objets extérieurs, & qui de l'autre n'appartenant proprement qu'à elle, semblent lui

circonscrire un espace étroit dont elles ne lui permettent pas de sortir.

De tous les objets qui nous affectent par leur présence, notre propre corps est celui dont l'existence nous
frappe le plus, parce qu'elle nous appartient plus intimement : mais à peine sentons-nous l'existence de

notre corps, que nous nous appercevons de l'attention qu'il exige de nous pour écarter les dangers qui

l'environnent. Sujet à mille besoins, & sensible au dernier point à l'action des corps extérieurs, il seroit

bien-tôt détruit, si le soin de sa conservation ne nous occupoit. Ce n'est pas que tous les corps extérieurs

nous fassent éprouver des sensations désagréables ; quelques-uns semblent nous dédommager par le

plaisir que leur action nous procure. Mais tel est le malheur de la condition humaine, que la douleur est

en nous le sentiment le plus vif ; le plaisir nous touche moins qu'elle, & ne suffit presque jamais pour

nous en consoler. En vain quelques Philosophes soûtenoient, en retenant leurs cris au milieu des

souffrances, que la douleur n'étoit point un mal : en vain quelques autres plaçoient le bonheur suprème

dans la volupté, à laquelle ils ne laissoient pas de se refuser par la crainte de ses suites : tous auroient

mieux connu notre nature, s'ils s'étoient contentés de borner à l'exemption de la douleur le souverain bien

de la vie présente, & de convenir que sans pouvoir atteindre à ce souverain bien, il nous étoit seulement

permis d'en approcher plus ou moins, à proportion de nos soins & de notre vigilance. Des réflexions si

naturelles frapperont infailliblement tout homme abandonné à lui-même, & libre de préjugés, soit

d'éducation, soit d'étude : elles seront la suite de la premiere impression qu'il recevra des objets ; & l'on

peut les mettre au nombre de ces premiers mouvemens de l'ame, précieux pour les vrais sages, & dignes

d'être observés par eux, mais négligés ou rejettés par la Philosophie ordinaire, dont ils démentent presque

toûjours les principes.

La nécessité de garantir notre propre corps de la douleur & de la destruction, nous fait examiner parmi
les objets extérieurs, ceux qui peuvent nous être utiles ou nuisibles, pour rechercher les uns & fuir les

autres. Mais à peine commençons-nous à parcourir ces objets, que nous découvrons parmi eux un grand

nombre d'êtres qui nous paroissent entierement semblables à nous, c'est-à-dire, dont la forme est toute

pareille à la nôtre, & qui, autant que nous en pouvons juger au premier coup d'oeil, semblent avoir les

mêmes perceptions que nous : tout nous porte donc à penser qu'ils ont aussi les mêmes besoins que nous

éprouvons, & par conséquent le même intérêt de les satisfaire ; d'où il résulte que nous devons trouver

beaucoup d'avantage à nous unir avec eux pour démêler dans la nature ce qui peut nous conserver ou

nous nuire. La communication des idées est le principe & le soûtien de cette union, & demande

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