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Diderot et d'Alembert - Discours préliminaire de l'Encyclopédie

refugié, commence insensiblement à en perdre l'usage : je ne doute pas qu'elle ne soit bien-tôt suivie par
les Suédois, les Danois, & les Russiens. Ainsi, avant la fin du dix-huitieme siecle, un Philosophe qui

voudra s'instruire à fond des découvertes de ses prédécesseurs, sera contraint de charger sa mémoire de

sept à huit Langues différentes ; & après avoir consumé à les apprendre le tems le plus précieux de sa

vie, il mourra avant de commencer à s'instruire. L'usage de la Langue Latine, dont nous avons fait voir le

ridicule dans les matieres de goût, ne pourroit être que très-utile dans les Ouvrages de Philosophie, dont

la clarté & la précision doivent faire tout le mérite, & qui n'ont besoin que d'une Langue universelle & de

convention. Il seroit donc à souhaiter qu'on rétablît cet usage : mais il n'y a pas lieu de l'espérer. L'abus

dont nous osons nous plaindre est trop favorable à la vanité & à la paresse, pour qu'on se flate de le

déraciner. Les Philosophes, comme les autres Ecrivains, veulent être lûs, & sur-tout de leur nation. S'ils

se servoient d'une Langue moins familiere, ils auroient moins de bouches pour les célébrer, & on ne

pourroit pas se vanter de les entendre. Il est vrai qu'avec moins d'admirateurs, ils auroient de meilleurs

juges : mais c'est un avantage qui les touche peu, parce que la réputation tient plus au nombre qu'au

mérite de ceux qui la distribuent.

En récompense, car il ne faut rien outrer, nos Livres de Sciences semblent avoir acquis jusqu'à l'espece
d'avantage qu'il sembloit devoir être particulier aux Ouvrages de Belles-Lettres. Un Ecrivain respectable

que notre siecle a encore le bonheur de posséder, & dont je loüerois ici les différentes productions, si je

ne me bornois pas à l'envisager comme Philosophe, a appris aux Savans à secoüer le joug du pédantisme.

Supérieur dans l'art de mettre en leur jour les idées les plus abstraites, il a sû par beaucoup de méthode,

de précision, & de clarté, les abaisser à la portée des esprits qu'on auroit crû le moins faits pour les saisir.

Il a même osé prêter à la Philosophie les ornemens qui sembloient lui être les plus étrangers, & qu'elle

paroissoit devoir s'interdire le plus séverement ; & cette hardiesse a été justifiée par le succès le plus

général & le plus flateur. Mais semblable à tous les Ecrivains originaux, il a laissé bien loin derriere lui

ceux qui ont crû pouvoir l'imiter.

L'Auteur de l'Histoire Naturelle a suivi une route différente. Rival de Platon & de Lucrece, il a répandu
dans son Ouvrage, dont la réputation croît de jour en jour, cette noblesse & cette élévation de style, qui

sont si propres aux matieres philosophiques, & qui dans les écrits du Sage doivent être la peinture de son

ame.

Cependant la Philosophie, en songeant à plaire, paroît n'avoir pas oublié qu'elle est principalement faite
pour instruire ; c'est par cette raison que le goût des systèmes, plus propre à flater l'imagination qu'à

éclairer la raison, est aujourd'hui presqu'absolument banni des bons Ouvrages. Un de nos meilleurs

Philosophes semble lui avoir porté les derniers coups*. L'esprit d'hypothèse & de conjecture pouvoit être

autrefois fort utile, & avoit même été nécessaire pour la renaissance de la Philosophie ; parce qu'alors il

s'agissoit encore moins de bien penser, que d'apprendre à penser par soi-même. Mais les tems sont

changés, & un Ecrivain qui feroit parmi nous l'éloge des Systèmes viendroit trop tard. Les avantages que

cet esprit peut procurer maintenant sont en trop petit nombre pour balancer les inconvéniens qui en

résultent ; & si on prétend prouver l'utilité des Systèmes par un très-petit nombre de découvertes qu'ils

ont occasionnées autrefois, on pourroit de même conseiller à nos Géometres de s'appliquer à la

quadrature du cercle, parce que les efforts de plusieurs Mathématiciens pour la trouver, nous ont produit

quelques théorèmes. L'esprit des Systèmes est dans la Physique ce que la Métaphysique est dans la

Géometrie. S'il est quelquefois nécessaire pour nous mettre dans le chemin de la vérité, il est presque

toûjours incapable de nous y conduire par lui-même. Eclairé par l'observation de la Nature, il peut

entrevoir les causes des phénomenes : mais c'est au calcul à assûrer pour ainsi dire l'existence de ces

causes, en déterminant exactement les effets qu'elles peuvent produire, & en comparant ces effets avec

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