bibliotheq.net - littérature française
 

Diderot et d'Alembert - Discours préliminaire de l'Encyclopédie

une arme dangereuse ; il quittera de lui-même ce joüet quand le tems de la raison sera venu. En donnant
ainsi le change aux Philosophes ou à ceux qui croyent l'être, on leur apprend du moins à se défier de leurs

lumieres, & cette disposition est le premier pas vers la vérité. Aussi Descartes a-t-il été persécuté de son

vivant, comme s'il fût venu l'apporter aux hommes.

Newton, à qui la route avoit été préparée par Huyghens, parut enfin, & donna à la Philosophie une forme
qu'elle semble devoir conserver. Ce grand génie vit qu'il étoit tems de bannir de la Physique les

conjectures & les hypothèses vagues, ou du moins de ne les donner que pour ce qu'elles valoient, & que

cette Science devoit être uniquement soûmise aux expériences & à la Géométrie. C'est peut-être dans

cette vûe qu'il commença par inventer le calcul de l'Infini & la méthode des Suites, dont les usages si

étendus dans la Géométrie même, le sont encore davantage pour déterminer les effets compliqués que

l'on observe dans la Nature, où tout semble s'exécuter par des especes de progressions infinies. Les

expériences de la pesanteur, & les observations de Képler, firent découvrir au Philosophe Anglois la

force qui retient les planetes dans leurs orbites. Il enseigna tout ensemble & à distinguer les causes de

leurs mouvemens, & et à les calculer avec une exactitude qu'on n'auroit pû exiger que du travail de

plusieurs siecles. Créateur d'une Optique toute nouvelle, il fit connoître la lumiere aux hommes en la

décomposant. Ce que nous pourrions ajoûter à l'éloge de ce grand Philosophe, seroit fort au-dessous du

témoignage universel qu'on rend aujourd'hui à ses découvertes presque innombrables, & à son génie tout

à la fois étendu, juste & profond. En enrichissant la Philosophie par une grande quantité de biens réels, il

a mérité sans doute toute sa reconnoissance ; mais il a peut-être plus fait pour elle en lui apprenant à être

sage, & à contenir dans de justes bornes cette espece d'audace que les circonstances avoient forcé

Descartes à lui donner. Sa Théorie du monde (car je ne veux pas dire son Systême) est aujourd'hui si

généralement reçue, qu'on commence à disputer à l'auteur l'honneur de l'invention, parce qu'on accuse

d'abord les grands hommes de se tromper, & qu'on finit par les traiter de plagiaires. Je laisse à ceux qui

trouvent tout dans les ouvrages des anciens, le plaisir de découvrir dans ces ouvrages la gravitation des

planetes, quand elle n'y seroit pas ; mais en supposant même que les Grecs en ayent eu l'idée, ce qui

n'étoit chez eux qu'un systême hasardé & romanesque, est devenu une démonstration dans les mains de

Newton : cette démonstration qui n'appartient qu'à lui fait le mérite réel de sa découverte ; & l'attraction

sans un tel appui seroit une hypothèse comme tant d'autres. Si quelqu'Ecrivain célebre s'avisoit de prédire

aujourd'hui sans aucune preuve qu'on parviendra un jour à faire de l'or, nos descendans auroient-ils droit

sous ce prétexte de vouloir ôter la gloire du grand ¶uvre à un Chimiste qui en viendroit à bout ? Et

l'invention des lunettes en appartiendroit-elle moins à ses auteurs, quand même quelques anciens

n'auroient pas cru impossible que nous étendissions un jour la sphere de notre vûe ?

D'autres Savans croyent faire à Newton un reproche beaucoup plus fondé, en l'accusant d'avoir ramené
dans la Physique les qualités occultes des Scholastiques & des anciens Philosophes. Mais les

Savans dont nous parlons sont-ils bien sûrs que ces deux mots, vuides de sens chez les Scholastiques, &

destinés à marquer un Etre dont ils croyoient avoir l'idée, fussent autre chose chez les anciens

Philosophes que l'expression modeste de leur ignorance ? Newton qui avoit étudié la Nature, ne se flattoit

pas d'en sçavoir plus qu'eux sur la cause premiere qui produit les phénomènes ; mais il n'employa pas le

même langage, pour ne pas révolter des contemporains qui n'auroient pas manqué d'y attacher une autre

idée que lui. Il se contenta de prouver que les tourbillons de Descartes ne pouvoient rendre raison du

mouvement des planetes ; que les phénomènes & les lois de la Mechanique s'unissoient pour les

renverser ; qu'il y a une force par laquelle les planetes tendent les unes vers les autres, & dont le principe

nous est entierement inconnu. Il ne rejetta point l'impulsion ; il se borna à demander qu'on s'en servît plus

heureusement qu'on n'avoit fait jusqu'alors pour expliquer les mouvemens des planetes : ses desirs n'ont

< page précédente | 34 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.