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Diderot et d'Alembert - Discours préliminaire de l'Encyclopédie

des plus considérables est sa méthode des Indéterminées, artifice très-ingénieux & très-subtil, qu'on a sû
appliquer depuis à un grand nombre de recherches. Mais ce qui a sur-tout immortalisé le nom de ce grand

homme, c'est l'application qu'il a sû faire de l'Algebre à la Géometrie ; idée des plus vastes & des plus

heureuses que l'esprit humain ait jamais eues, & qui sera toûjours la clé des plus profondes recherches,

non-seulement dans la Géometrie sublime, mais dans toutes les Sciences physico-mathématiques.

Comme Philosophe, il a peut-être été aussi grand, mais il n'a pas été si heureux. La Géométrie qui par la
nature de son objet doit toûjours gagner sans perdre, ne pouvoit manquer, étant maniée par un aussi

grand génie, de faire des progrès très-sensibles & apparens pour tout le monde. La Philosophie se

trouvoit dans un état bien différent ; tout y étoit à commencer : & que ne coûtent point les premiers pas

en tout genre ? Le mérite de les faire dispense de celui d'en faire de grands. Si Descartes qui nous a

ouvert la route, n'y a pas été aussi loin que ses Sectateurs le croyent, il s'en faut beaucoup que les

Sciences lui doivent aussi peu que le prétendent ses adversaires. Sa Méthode seule auroit suffi pour le

rendre immortel ; sa Dioptrique est la plus grande & la plus belle application qu'on eût faite encore de la

Géométrie à la Physique ; on voit enfin dans ses ouvrages, même les moins lûs maintenant, briller par

tout le génie inventeur. Si on juge sans partialité ces tourbillons devenus aujourd'hui presque ridicules, on

conviendra, j'ose le dire, qu'on ne pouvoit alors imaginer mieux : les observations astronomiques qui ont

servi à les détruire étoient encore imparfaites, ou peu constatées ; rien n'étoit plus naturel que de supposer

un fluide qui transportât les planetes ; il n'y avoit qu'une longue suite de phénomènes, de raisonnemens &

de calculs, & par conséquent une longue suite d'années, qui pût faire renoncer à une théorie si séduisante.

Elle avoit d'ailleurs l'avantage singulier de rendre raison de la gravitation des corps par la force

centrifuge du Tourbillon même : & je ne crains point d'avancer que cette explication de la pesanteur est

une des plus belles & des plus ingénieuses hypotheses que la Philosophie ait jamais imaginées. Aussi

a-t-il fallu pour l'abandonner, que les Physiciens ayent été entraînés comme malgré eux par la Théorie

des forces centrales, & par des expériences faites long-tems après. Reconnoissons donc que Descartes,

forcé de créer une Physique toute nouvelle, n'a pû la créer meilleure ; qu'il a fallu, pour ainsi dire, passer

par les tourbillons pour arriver au vrai système du monde ; & que s'il s'est trompé sur les lois du

mouvement, il a du moins deviné le premier qu'il devoit y en avoir.

Sa Méthaphysique, aussi ingénieuse & aussi nouvelle que sa Physique, a eu le même sort à peu-près ; &
c'est aussi à peu-près par les mêmes raisons qu'on peut la justifier ; car telle est aujourd'hui la fortune de

ce grand homme, qu'après avoir eu des sectateurs sans nombre, il est presque réduit à des apologistes. Il

se trompa sans doute en admettant les idées innées : mais s'il eût retenu de la secte Péripatéticienne la

seule vérité qu'elle enseignoit sur l'origine des idées par les sens, peut-être les erreurs qui deshonoroient

cette vérité par leur alliage, auroient été plus difficiles à déraciner. Descartes a osé du moins montrer aux

bons esprits à secoüer le joug de la scholastique, de l'opinion, de l'autorité, en un mot des préjugés & de

la barbarie ; & par cette révolte dont nous recueillons aujourd'hui les fruits, la Philosophie a reçu de lui

un service, plus difficile peut-être à rendre que tous ceux qu'elle doit à ses illustres successeurs. On peut

le regarder comme un chef de conjurés, qui a eu le courage de s'élever le premier contre une puissance

despotique & arbitraire, & qui en préparant une révolution éclatante, a jetté les fondemens d'un

gouvernement plus juste & plus heureux qu'il n'a pû voir établi. S'il a fini par croire tout expliquer, il a du

moins commencé par douter de tout ; & les armes dont nous nous servons pour le combattre ne lui en

appartiennent pas moins, parce que nous les tournons contre lui. D'ailleurs, quand les opinions absurdes

sont invétérées, on est quelquefois forcé, pour desabuser le genre humain, de les remplacer par d'autres

erreurs, lorsqu'on ne peut mieux faire. L'incertitude & la vanité de l'esprit sont telles, qu'il a toûjours

besoin d'une opinion à laquelle il se fixe : c'est un enfant à qui il faut présenter un joüet pour lui enlever

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