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Diderot et d'Alembert - Discours préliminaire de l'Encyclopédie

avec quelle retenue, & pour ainsi dire, avec quelle superstition, on doit juger un génie si sublime.
Quoiqu'il avoue que les Scholastiques ont énervé les Sciences par leurs questions minutieuses, & que

l'esprit doit sacrifier l'étude des êtres généraux à celle des objets particuliers, il semble pourtant par

l'emploi fréquent qu'il fait des termes de l'Ecole, quelquefois même par celui des principes scholastiques,

& par des divisions & subdivisions dont l'usage étoit alors fort à la mode, avoir marqué un peu trop de

ménagement ou de déférence pour le goût dominant de son siecle. Ce grand homme, après avoir brisé

tant de fers, étoit encore retenu par quelques chaînes qu'il ne pouvoit ou n'osoit rompre.

Nous déclarons ici que nous devons principalement au Chancelier Bacon l'Arbre encyclopédique dont
nous avons déjà parlé fort au long, & que l'on trouvera à la fin de ce Discours. Nous en avions fait l'aveu

en plusieurs endroits du Prospectus ; nous y revenons encore, & nous ne manquerons aucune

occasion de le répéter. Cependant nous n'avons pas crû devoir suivre de point en point le grand homme

que nous reconnoissons ici pour notre maître. Si nous n'avons pas placé, comme lui, la raison après

l'imagination, c'est que nous avons suivi dans le Système encyclopédique l'ordre métaphysique des

opérations de l'Esprit, plûtôt que l'ordre historique de ses progrès depuis la renaissance des Lettres ; ordre

que l'illustre Chancelier d'Angleterre avoit peut-être en vûe jusqu'à un certain point, lorsqu'il faisoit,

comme il le dit, le cens & le dénombrement des connoissances humaines. D'ailleurs, le plan de Bacon

étant différent du nôtre, & les Sciences ayant fait depuis de grands progrès, on ne doit pas être surpris

que nous ayons pris quelquefois une route différente.

Ainsi, outre les changemens que nous avons faits dans l'ordre de la distribution générale, & dont nous
avons déjà exposé les raisons, nous avons à certains égards poussé les divisions plus loin, sur-tout dans la

partie de Mathématique & de Physique particuliere ; d'un autre côté, nous nous sommes abstenus

d'étendre au même point que lui, la division de certaines Sciences dont il suit jusqu'aux derniers rameaux.

Ces rameaux qui doivent proprement entrer dans le corps de notre Encyclopédie, n'auroient fait, à ce que

nous croyons, que charger assez inutilement le Système général. On trouvera immédiatement après notre

Arbre encyclopédique celui du Philosophe Anglois ; c'est le moyen le plus court & le plus facile de faire

distinguer ce qui nous appartient d'avec ce que nous avons emprunté de lui.

Au Chancelier Bacon succéda l'illustre Descartes. Cet homme rare dont la fortune a tant varié en moins
d'un siecle, avoit tout ce qu'il falloit pour changer la face de la Philosophie ; une imagination forte, un

esprit très-conséquent, des connoissances puisées dans lui-même plus que dans les Livres, beaucoup de

courage pour combattre les préjugés les plus généralement reçus, & aucune espece de dépendance qui le

forçât à les ménager. Aussi éprouva-t-il de son vivant même ce qui arrive pour l'ordinaire à tout homme

qui prend un ascendant trop marqué sur les autres. Il fit quelques enthousiastes, & eut beaucoup

d'ennemis. Soit qu'il connût sa nation ou qu'il s'en défiât seulement, il s'étoit refugié dans un pays

entierement libre pour y méditer plus à son aise. Quoiqu'il pensât beaucoup moins à faire des disciples

qu'à les mériter, la persécution alla le chercher dans sa retraite ; & la vie cachée qu'il menoit ne put l'y

soustraire. Malgré toute la sagacité qu'il avoit employée pour prouver l'existence de Dieu, il fut accusé de

la nier par des Ministres qui peut-être ne la croyoient pas. Tourmenté & calomnié par des étrangers, &

assez mal accueilli de ses compatriotes, il alla mourir en Suede, bien éloigné sans doute de s'attendre au

succès brillant que ses opinions auroient un jour.

On peut considérer Descartes comme Géometre ou comme Philosophe. Les Mathématiques, dont il
semble avoir fait assez peu de cas, font néanmoins aujourd'hui la partie la plus solide & la moins

contestée de sa gloire. L'Algebre créée en quelque maniere par les Italiens, & prodigieusement

augmentée par notre illustre Viete, a reçû entre les mains de Descartes de nouveaux accroissemens. Un

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