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Diderot et d'Alembert - Discours préliminaire de l'Encyclopédie

sentir que le beau, pour être en Langue vulgaire, ne perdoit rien de ses avantages ; qu'il acquéroit même
celui d'être plus facilement saisi du commun des hommes, & qu'il n'y avoit aucun mérite à dire des

choses communes ou ridicules dans quelque Langue que ce fût, & à plus forte raison dans celles qu'on

devoit parler le plus mal. Les Gens de Lettres penserent donc à perfectionner les Langues vulgaires ; ils

chercherent d'abord à dire dans ces Langues ce que les Anciens avoient dit dans les leurs. Cependant par

une suite du préjugé dont on avoit eu tant de peine à se défaire, au lieu d'enrichir la Langue Françoise, on

commença par la défigurer. Ronsard en fit un jargon barbare, hérissé de Grec & de Latin : mais

heureusement il la rendit assez méconnoissable, pour qu'elle en devînt ridicule. Bientôt l'on sentit qu'il

falloit transporter dans notre Langue les beautés & non les mots des Langues anciennes. Réglée &

perfectionnée par le goût, elle acquit assez promptement une infinité de tours & d'expressions heureuses.

Enfin on ne se borna plus à copier les Romains & les Grecs, ou même à les imiter ; on tâcha de les

surpasser, s'il étoit possible, & de penser d'après soi. Ainsi l'imagination des Modernes renaquit

peu-à-peu de celle des Anciens ; & l'on vit éclorre presqu'en même tems tous les chefs-d'¶uvre du dernier

siecle, en Eloquence, en Histoire, en Poësie, & dans les différens genres de littérature.

Malherbe, nourri de la lecture des excellens Poëtes de l'antiquité, & prenant comme eux la Nature pour
modele, répandit le premier dans notre Poësie une harmonie & des beautés auparavant inconnues.

Balzac, aujourd'hui trop méprisé, donna à notre Prose de la noblesse & du nombre. Les Ecrivains de

Port-royal continuerent ce que Balzac avoit commencé ; ils y ajoûterent cette précision, cet heureux

choix des termes, & cette pureté qui ont conservé jusqu'à présent à la plûpart de leurs Ouvrages un air

moderne & qui les distinguent d'un grand nombre de livres surannés, écrits dans le même tems.

Corneille, après avoir sacrifié pendant quelques années au mauvais goût dans la carriere dramatique, s'en

affranchit enfin ; découvrit par la force de son génie, bien plus que par la lecture, les lois du Théatre, &

les exposa dans ses Discours admirables sur la Tragédie, dans ses réflexions sur chacune de ses pieces,

mais principalement dans ses pieces mêmes. Racine s'ouvrant une autre route, fit paroître sur le Théatre

une passion que les Anciens n'y avoient guerre connue ; & développant les ressorts du c¶ur humain,

joignit à une élégance & une vérité continues quelques traits de sublime. Despréaux dans son art poëtique

se rendit l'égal d'Horace en l'imitant. Moliere par la peinture fine des ridicules & des moeurs de son tems,

laissa bien loin derriere lui la Comédie ancienne. La Fontaine fit presque oublier Esope & Phedre ; &

Bossuet alla se placer à côté de Démosthene.

Les Beaux-Arts sont tellement unis avec les Belles-Lettres, que le même goût qui cultive les unes, porte
aussi à perfectionner les autres. Dans le même tems que notre littérature s'enrichissoit par tant de beaux

Ouvrages, Poussin faisoit ses tableaux, & Puget ses statues ; Le Sueur peignoit le cloître des Chartreux,

& Le Brun les batailles d'Alexandre ; enfin Lulli, créateur d'un chant propre à notre Langue, rendoit par

sa Musique aux poëmes de Quinault l'immortalité qu'elle en recevoit.

Il faut pourtant avoüer que la renaissance de la Peinture & de la Sculpture avoit été beaucoup plus rapide
que celle de la Poësie & de la Musique ; & la raison n'en est pas difficile à appercevoir. Dès qu'on

commença à étudier les Ouvrages des Anciens en tout genre, les chefs-d'¶uvre antiques qui avoient

échappé en assez grand nombre à la superstition & à la barbarie, frapperent bientôt les yeux des Artistes

éclairés ; on ne pouvoit imiter les Praxiteles & les Phidias, qu'en faisant exactement comme eux ; & le

talent n'avoit besoin que de bien voir : aussi Raphael & Michel-Ange ne furent pas long-tems sans porter

leur art à un point de perfection, qu'on n'a point encore passé depuis. En général, l'objet de la Peinture &

de la Sculpture étant plus du ressort des sens, ces Arts ne pouvoient manquer de précéder la Poësie, parce

que les sens ont dû être plus promptement affectés des beautés sensibles & palpables des statues

anciennes, que l'imagination n'a dû appercevoir les beautés intellectuelles & fugitives des anciens

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