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Diderot et d'Alembert - Discours préliminaire de l'Encyclopédie

qu'il voit au-delà ; & les plus grands génies trouvent souvent dans leur amour propre même un juge
secret, mais sévere, que l'approbation des autres fait taire pour quelques instans, mais qu'elle ne parvient

jamais à corrompre. On ne doit donc pas s'étonner que les Savans dont nous parlons missent tant de

gloire à joüir d'une Science hérissée, souvent ridicule, & quelquefois barbare.

Il est vrai que notre siecle qui se croit destiné à changer les lois en tout genre, & à faire justice, ne pense
pas fort avantageusement de ces hommes autrefois si célebres. C'est une espece de mérite aujourd'hui que

d'en faire peu de cas ; & c'est même un mérite que bien des gens se contentent d'avoir. Il semble que par

le mépris que l'on a pour ces Savans, on cherche à les punir de l'estime outrée qu'ils faisoient

d'eux-mêmes, ou du suffrage peu éclairé de leurs contemporains ; & qu'en foulant aux piés ces idoles, on

veuille en faire oublier jusqu'aux noms. Mais tout excès est injuste. Joüissons plûtôt avec reconnoissance

du travail de ces hommes laborieux. Pour nous mettre à portée d'extraire des Ouvrages des Anciens tout

ce qui pouvoit nous être utile, il a fallu qu'ils en tirassent aussi ce qui ne l'étoit pas : on ne sauroit tirer l'or

d'une mine sans en faire sortir en même tems beaucoup de matieres viles ou moins précieuses ; ils

auroient fait comme nous la séparation, s'ils étoient venus plus tard. L'Erudition étoit donc nécessaire

pour nous conduire aux Belles-Lettres.

En effet, il ne fallut pas se livrer long-tems à la lecture des Anciens, pour se convaincre que dans ces
Ouvrages même où l'on ne cherchoit que des faits & des mots, il y avoit mieux à apprendre. On apperçut

bientôt les beautés que leurs Auteurs y avoient répandues ; car si les hommes, comme nous l'avons dit

plus haut, ont besoin d'être avertis du vrai, en récompense ils n'ont besoin que de l'être. L'admiration

qu'on avoit eu jusqu'alors pour les Anciens ne pouvoit être plus vive : mais elle commença à devenir plus

juste. Cependant elle étoit encore bien loin d'être raisonnable. On crut qu'on ne pouvoit les imiter qu'en

les copiant servilement, & qu'il n'étoit possible de bien dire que dans leur Langue. On ne pensoit pas que

l'étude des mots est une espece d'inconvénient passager, nécessaire pour faciliter l'étude des choses, mais

qu'elle devient un mal réel, quand elle la retarde ; qu'ainsi on auroit dû se borner à se rendre familiers les

Auteurs Grecs & Romains, pour profiter de ce qu'ils avoient pensé de meilleur ; & que le travail auquel il

falloit se livrer pour écrire dans leur Langue, étoit autant de perdu pour l'avancement de la raison. On ne

voyoit pas d'ailleurs, que s'il y a dans les Anciens un grand nombre de beautés de style perdues pour

nous, il doit y avoir aussi par la même raison bien des défauts qui échappent, & que l'on court risque de

copier comme des beautés ; qu'enfin tout ce qu'on pourroit espérer par l'usage servile de la Langue des

Anciens, ce seroit de se faire un style bisarrement assorti d'une infinité de styles différens, très-correct &

admirable même pour nos Modernes, mais que Cicéron ou Virgile auroient trouvé ridicule. C'est ainsi

que nous ririons d'un Ouvrage écrit en notre Langue, & dans lequel l'Auteur auroit rassemblé des phrases

de Bossuet, de la Fontaine, de la Bruyere, & de Racine, persuadé avec raison que chacun de ces Ecrivains

en particulier est un excellent modele.

Ce préjugé des premiers Savans a produit dans le seizieme siecle une foule de Poëtes, d'Orateurs, &
d'Historiens latins, dont les Ouvrages, il faut l'avoüer, tirent trop souvent leur principal mérite d'une

latinité dont nous ne pouvons guere juger. On peut en comparer quelques-uns aux harangues de la plûpart

de nos Rhéteurs, qui vuides de choses, & semblables à des corps sans substances, n'auroient besoin que

d'être mises en François pour n'être lûes de personne.

Les Gens de Lettres sont enfin revenus peu-à-peu de cette espece de manie. Il y a apparence qu'on doit
leur changement, du moins en partie, à la protection des Grands, qui sont bien-aises d'être savans, à

condition de le devenir sans peine, & qui veulent pouvoir juger sans étude d'un Ouvrage d'esprit, pour

prix des bienfaits qu'ils promettent à l'Auteur, ou de l'amitié dont ils croyent l'honorer. On commença à

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