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Diderot et d'Alembert - Discours préliminaire de l'Encyclopédie

illustres successeurs ont fait oublier, & qui précédés par ceux-ci les auroient fait oublier de même. Celui
qui trouva le premier les roues & les pignons, eût inventé les montres dans un autre siecle ; & Gerbert

placé au tems d'Archimede l'auroit peut-être égalé.

Cependant la plûpart des beaux Esprits de ces tems ténébreux se faisoient appeller Poëtes ou
Philosophes. Que leur en coûtoit-il en effet pour usurper deux titres dont on se pare à si peu de frais, &

qu'on se flate toûjours de ne guere devoir à des lumieres empruntées ? Ils croyoient qu'il étoit inutile de

chercher des modeles de la Poësie dans les Ouvrages des Grecs & des Romains dont la Langue ne se

parloit plus ; & ils prenoient pour la véritable Philosophie des Anciens une tradition barbare qui la

défiguroit. La Poësie se réduisoit pour eux à un méchanisme puéril : l'examen approfondi de la nature, &

la grande étude de l'homme, étoient remplacés par mille questions frivoles sur des êtres abstraits &

métaphysiques ; questions dont la solution, bonne ou mauvaise, demandoit souvent beaucoup de subtilité,

& par conséquent un grand abus de l'esprit. Qu'on joigne à ce désordre l'état d'esclavage où presque toute

l'Europe étoit plongée, les ravages de la superstition qui naît de l'ignorance, & qui la reproduit à son

tour : & l'on verra que rien ne manquoit aux obstacles qui éloignoient le retour de la raison & du goût, car

il n'y a que la liberté d'agir & de penser qui soit capable de produire de grandes choses, & elle n'a besoin

que de lumieres pour se préserver des excès.

Aussi fallut-il au genre humain, pour sortir de la barbarie, une de ces révolutions qui font prendre à la
terre une face nouvelle : l'Empire Grec est détruit, sa ruine fait refluer en Europe le peu de connoissances

qui restoient encore au monde : l'invention de l'Imprimerie, la protection des Medicis & de François I.

raniment les esprits ; & la lumiere renaît de toutes parts.

L'étude des Langues & de l'Histoire abandonnée par nécessité durant les siecles d'ignorance, fut la
premiere à laquelle on se livra. L'esprit humain se trouvoit, au sortir de la barbarie, dans une espece

d'enfance, avide d'accumuler des idées, & incapable pourtant d'en acquérir d'abord un certain ordre par

l'espece d'engourdissement où les facultés de l'ame avoient été si long-tems. De toutes ces facultés, la

mémoire fut celle que l'on cultiva d'abord, parce qu'elle est la plus facile à satisfaire, & que les

connoissances qu'on obtient par son secours, sont celles qui peuvent le plus aisément être entassées. On

ne commença donc point par étudier la Nature, ainsi que les premiers hommes avoient dû faire ; on

joüissoit d'un secours dont ils étoient dépourvûs, celui des Ouvrages des Anciens, que la générosité des

Grands & l'Impression commençoient à rendre communs : on croyoit n'avoir qu'à lire pour devenir

savant ; & il est bien plus aisé de lire que de voir. Ainsi, on dévora sans distinction tout ce que les

Anciens nous avoient laissé dans chaque genre : on les traduisit, on les commenta ; & par une espece de

reconnoissance on se mit à les adorer sans connoître à beaucoup près ce qu'ils valoient.

De-là cette foule d'Erudits, profonds dans les Langues savantes jusqu'à dédaigner la leur, qui, comme l'a
dit un Auteur célebre, connoissoient tout dans les Anciens, hors la grace & la finesse, & qu'un vain

étalage d'érudition rendoit si orgueilleux, parce que les avantages qui coûtent le moins sont assez souvent

ceux dont on aime le plus à se parer. C'étoit une espece de grands Seigneurs, qui sans ressembler par le

mérite réel à ceux dont ils tenoient la vie, tiroient beaucoup de vanité de croire leur appartenir. D'ailleurs

cette vanité n'étoit point sans quelque espece de prétexte. Le pays de l'érudition & des faits est

inépuisable ; on croit, pour ainsi dire, voir tous les jours augmenter sa substance par les acquisitions que

l'on y fait sans peine. Au contraire le pays de la raison & des découvertes est d'une assez petite étendue ;

& souvent au lieu d'y apprendre ce que l'on ignoroit, on ne parvient à force d'étude qu'à desapprendre ce

qu'on croyoit savoir. C'est pourquoi, à mérite fort inégal, un Erudit doit être beaucoup plus vain qu'un

Philosophe, & peut-être qu'un Poëte : car l'esprit qui invente est toûjours mécontent de ses progrès, parce

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