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Diderot et d'Alembert - Discours préliminaire de l'Encyclopédie

faculté n'est autre chose que la mémoire même des objets sensibles, mémoire qui seroit dans un continuel
exercice, si elle n'étoit soulagée par l'invention des signes. Nous prenons l'imagination dans un sens plus

noble & plus précis, pour le talent de créer en imitant.

Ces trois facultés forment d'abord les trois divisions générales de notre système, & les trois objets
généraux des connoissances humaines ; l'Histoire qui se rapporte à la mémoire ; la Philosophie, qui est le

fruit de la raison ; & les Beaux-arts, que l'imagination fait naître. Si nous plaçons la raison avant

l'imagination, cet ordre nous paroît bien fondé, & conforme au progrès naturel des opérations de l'esprit :

l'imagination est une faculté créatrice ; & l'esprit, avant de songer à créer, commence par raisonner sur ce

qu'il voit & ce qu'il connoît. Un autre motif qui doit déterminer à placer la raison avant l'imagination,

c'est que dans cette derniere faculté de l'ame, les deux autres se trouvent réunies jusqu'à un certain point,

& que la raison s'y joint à la mémoire. L'esprit ne crée & n'imagine des objets qu'en tant qu'ils sont

semblables à ceux qu'il a connus par des idées directes & par des sensations ; plus il s'éloigne de ces

objets, plus les êtres qu'il forme sont bisarres & peu agréables. Ainsi dans l'imitation de la Nature,

l'invention même est assujettie à certaines regles ; & ce sont ces regles qui forment principalement la

partie philosophique des Beaux-arts, jusqu'à présent assez imparfaite, parce qu'elle ne peut être l'ouvrage

que du génie, & que le génie aime mieux créer que discuter.

Enfin, si on examine les progrès de la raison dans ses opérations successives, on se convaincra encore
qu'elle doit précéder l'imagination dans l'ordre de nos facultés, puisque la raison, par les dernieres

opérations qu'elle fait sur les objets, conduit en quelque sorte à l'imagination ; car ses opérations ne

consistent qu'à créer, pour ainsi dire, des êtres généraux, qui séparés de leur sujet par abstraction, ne sont

plus du ressort immédiat de nos sens. Aussi la Métaphysique & la Géometrie sont de toutes les Sciences

qui appartiennent à la raison, celles où l'imagination a le plus de part. J'en demande pardon à nos beaux

esprits détracteurs de la Géometrie ; ils ne se croyent pas sans doute si près d'elle, & il n'y a peut-être que

la Métaphysique qui les en sépare. L'imagination dans un Géometre qui crée, n'agit pas moins que dans

un Poëte qui invente. Il est vrai qu'ils operent différemment sur leur objet ; le premier le dépouille &

l'analyse, le second le compose & l'embellit. Il est encore vrai que cette maniere différente d'opérer

n'appartient qu'à différentes sortes d'esprits ; & c'est pour cela que les talens du grand Géometre & du

grand Poëte ne se trouveront peut-être jamais ensemble. Mais soit qu'ils s'excluent ou ne s'excluent pas

l'un de l'autre, ils ne sont nullement en droit de se mépriser réciproquement. De tous les grands hommes

de l'antiquité, Archimede est peut-être celui qui mérite le plus d'être placé à côté d'Homere. J'espere qu'on

pardonnera cette digression à un Géometre qui aime son art, mais qu'on n'accusera point d'en être

admirateur outré ; & je reviens à mon sujet.

La distribution générale des êtres en spirituels & en matériels fournit la sous-division des trois branches
générales. L'Histoire & la Philosophie s'occupent également de ces deux especes d'êtres, & l'imagination

ne travaille que d'après les êtres purement matériels ; nouvelle raison pour placer la derniere dans l'ordre

de nos facultés. A la tête des êtres spirituels est Dieu, qui doit tenir le premier rang par sa nature, & par le

besoin que nous avons de le connoître. Au-dessous de cet Etre suprême sont les esprits créés, dont la

révélation nous apprend l'existence. Ensuite vient l'homme, qui composé de deux principes, tient par son

ame aux esprits, & par son corps au monde matériel ; & enfin ce vaste Univers que nous appellons le

Monde corporel ou la Nature. Nous ignorons pourquoi l'Auteur célebre qui nous sert de guide dans cette

distribution, a placé la nature avant l'homme dans son système ; il semble au contraire que tout engage à

placer l'homme sur le passage qui sépare Dieu & les esprits d'avec les corps.

L'Histoire en tant qu'elle se rapporte à Dieu, renferme ou la révélation ou la tradition, & se divise sous

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