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Diderot et d'Alembert - Discours préliminaire de l'Encyclopédie

Mais comme dans les cartes générales du globe que nous habitons, les objets sont plus ou moins
rapprochés, & présentent un coup d'oeil différent selon le point de vûe où l'oeil est placé par le

Géographe qui construit la carte, de même la forme de l'arbre encyclopédique dépendra du point de vûe

où l'on se mettra pour envisager l'univers littéraire. On peut donc imaginer autant de systèmes différens

de la connoissance humaine, que de Mappemondes de différentes projections ; & chacun de ces systèmes

pourra même avoir, à l'exclusion des autres, quelque avantage particulier. Il n'est guere de Savans qui ne

placent volontiers au centre de toutes les Sciences celle dont ils s'occupent, à-peu-près comme les

premiers hommes se plaçoient au centre du monde, persuadés que l'Univers étoit fait pour eux. La

prétention de plusieurs de ces Savans envisagée d'un oeil philosophique, trouveroit peut-être, même hors

de l'amour propre, d'assez bonnes raisons pour se justifier.

Quoi qu'il en soit, celui de tous les arbres encyclopédiques qui offriroit le plus grand nombre de liaisons
& de rapports entre les Sciences, mériteroit sans doute d'être préféré. Mais peut-on se flater de le saisir ?

La Nature, nous ne saurions trop le répéter, n'est composée que d'individus qui sont l'objet primitif de nos

sensations & de nos perceptions directes. Nous remarquons à la vérité dans ces individus, des propriétés

communes par lesquelles nous les comparons, & des propriétés dissemblables par lesquelles nous les

discernons ; & ces propriétés désignées par des noms abstraits, nous ont conduit à former différentes

classes où ces objets ont été placés. Mais souvent tel objet qui par une ou plusieurs de ses propriétés a été

placé dans une classe, tient à une autre classe par d'autres propriétés, & auroit pû tout aussi bien y avoir

sa place. Il reste donc nécessairement de l'arbitraire dans la division générale. L'arrangement le plus

naturel seroit celui où les objets se succéderoient par les nuances insensibles qui servent tout-à-la-fois à

les séparer & à les unir. Mais le petit nombre d'êtres qui nous sont connus ne nous permet pas de marquer

ces nuances. L'Univers n'est qu'un vaste Océan, sur la surface duquel nous appercevons quelques îles

plus ou moins grandes, dont la liaison avec le continent nous est cachée.

On pourroit former l'arbre de nos connoissances en les divisant soit en naturelles & en révélées, soit en
utiles & agréables, soit en spéculatives & pratiques, soit en évidentes, certaines, probables & sensibles,

soit en connoissance des choses & connoissance des signes, & ainsi à l'infini. Nous avons choisi une

division qui nous a paru satisfaire tout à la fois le plus qu'il est possible à l'ordre encyclopédique de nos

connoissances & à leur ordre généalogique. Nous devons cette division à un Auteur célebre dont nous

parlerons dans la suite de cette Préface : nous avons pourtant cru y devoir faire quelques changemens,

dont nous rendrons compte ; mais nous sommes trop convaincus de l'arbitraire qui regnera toûjours dans

une pareille division, pour croire que notre système soit l'unique ou le meilleur ; il nous suffira que notre

travail ne soit pas entierement desapprouvé par les bons esprits. Nous ne voulons point ressembler à cette

foule de Naturalistes qu'un Philosophe moderne a eu tant de raison de censurer ; & qui occupés sans

cesse à diviser les productions de la Nature en genre & en especes, ont consumé dans ce travail un tems

qu'ils auroient beaucoup mieux employé à l'étude de ces productions même. Que diroit-on d'un

Architecte qui ayant à élever un édifice immense, passeroit toute sa vie à en tracer le plan ; ou d'un

Curieux qui se proposant de parcourir un vaste palais, employeroit tout son tems à en observer l'entrée ?

Les objets dont notre ame s'occupe, sont ou spirituels ou matériels, & notre ame s'occupe de ces objets ou
par des idées directes ou par des idées réfléchies. Le système des connoissances directes ne peut consister

que dans la collection purement passive & comme machinale de ces mêmes connoissances ; c'est ce

qu'on appelle mémoire. La réflexion est de deux sortes, nous l'avons déjà observé ; ou elle raisonne sur

les objets des idées directes, ou elle les imite. Ainsi la mémoire, la raison proprement dite, &

l'imagination, sont les trois manieres différentes dont notre ame opere sur les objets de ses pensées. Nous

ne prenons point ici l'imagination pour la faculté qu'on a de se représenter les objets ; parce que cette

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