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Diderot et d'Alembert - Discours préliminaire de l'Encyclopédie

qui les rassemble sous un même point de vûe, & qui serve à marquer leur origine & les liaisons qu'elles
ont entr'elles. Nous expliquerons dans un moment l'usage que nous prétendons faire de cet Arbre. Mais

l'exécution n'en est pas sans difficulté. Quoique l'histoire philosophique que nous venons de donner de

l'origine de nos idées, soit fort utile pour faciliter un pareil travail, il ne faut pas croire que l'Arbre

encyclopédique doive ni puisse même être servilement assujetti à cette histoire. Le système général des

Sciences & des Arts est une espece de labyrinthe, de chemin tortueux, où l'esprit s'engage sans trop

connoître la route qu'il doit tenir. Pressé par ses besoins, & par ceux du corps auquel il est uni, il étudie

d'abord les premiers objets qui se présentent à lui ; penetre le plus avant qu'il peut dans la connoissance

de ces objets ; rencontre bientôt des difficultés qui l'arrêtent ; & soit par l'espérance ou même par le

desespoir de les vaincre, se jette dans une nouvelle route ; revient ensuite sur ses pas, franchit

quelquefois les premieres barrieres pour en rencontrer de nouvelles ; & passant rapidement d'un objet à

un autre, fait sur chacun de ces objets à différens intervalles & comme par secousses, une suite

d'opérations dont la génération même de ses idées rend la discontinuité nécessaire. Mais ce désordre tout

philosophique qu'il est de la part de l'ame, défigureroit, ou plûtôt anéantiroit entierement un Arbre

encyclopédique dans lequel on voudroit le représenter.

D'ailleurs, comme nous l'avons déja fait sentir au sujet de la Logique, la plûpart des Sciences qu'on
regarde comme renfermant les principes de toutes les autres, & qui doivent par cette raison occuper les

premieres places dans l'ordre encyclopédique, n'observent pas le même rang dans l'ordre généalogique

des idées, parce qu'elles n'ont pas été inventées les premieres. En effet, notre étude primitive a dû être

celle des individus ; ce n'est qu'après avoir considéré leurs propriétés particulieres & palpables, que nous

avons par abstraction de notre esprit, envisagé leurs propriétés générales & communes, & formé la

Métaphysique & la Géometrie ; ce n'est qu'après un long usage des premiers signes, que nous avons

perfectionné l'art de ces signes au point d'en faire une Science ; ce n'est enfin qu'après une longue suite

d'opérations sur les objets de nos idées, que nous avons par la réflexion donné des regles à ces opérations

même.

Enfin le système de nos connoissances est composé de différentes branches, dont plusieurs ont un même
point de réunion ; & comme en partant de ce point il n'est pas possible de s'engager à la fois dans toutes

les routes, c'est la nature des différens esprits qui détermine le choix. Aussi est-il assez rare qu'un même

esprit en parcourre à la fois un grand nombre. Dans l'étude de la Nature, les hommes se sont d'abord

appliqués tous, comme de concert, à satisfaire les besoins les plus pressans ; mais quand ils en sont venus

aux connoissances moins absolument nécessaires, ils ont dû se les partager, & y avancer chacun de son

côté à-peu-près d'un pas égal. Ainsi plusieurs Sciences ont été, pour ainsi dire, contemporaines ; mais

dans l'ordre historique des progrès de l'esprit, on ne peut les embrasser que successivement.

Il n'en est pas de même de l'ordre encyclopédique de nos connoissances. Ce dernier consiste à les
rassembler dans le plus petit espace possible, & à placer, pour ainsi dire, le Philosophe au-dessus de ce

vaste labyrinthe dans un point de vûe fort élevé d'où il puisse appercevoir à la fois les Sciences & les Arts

principaux ; voir d'un coup d'oeil les objets de ses spéculations, & les opérations qu'il peut faire sur ces

objets ; distinguer les branches générales des connoissances humaines, les points qui les séparent ou qui

les unissent ; & entrevoir même quelquefois les routes secretes qui les rapprochent. C'est une espece de

Mappemonde qui doit montrer les principaux pays, leur position & leur dépendance mutuelle, le chemin

en ligne droite qu'il y a de l'un à l'autre ; chemin souvent coupé par mille obstacles, qui ne peuvent être

connus dans chaque pays que des habitans ou des voyageurs, & qui ne sauroient être montrés que dans

des cartes particulieres fort détaillées. Ces cartes particulieres seront les différens articles de

l'Encyclopédie, & l'arbre ou système figuré en sera la Mappemonde.

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