bibliotheq.net - littérature française
 

Diderot et d'Alembert - Discours préliminaire de l'Encyclopédie

ouvert dans les Sciences des routes nouvelles ?

Parmi les Arts libéraux qu'on a réduits à des principes, ceux qui se proposent l'imitation de la Nature, ont
été appellés beaux Arts, parce qu'ils ont principalement l'agrément pour objet. Mais ce n'est pas la seule

chose qui les distingue des Arts libéraux plus nécessaires ou plus utiles, comme la Grammaire, la

Logique & la Morale. Ces derniers ont des regles fixes & arrêtées, que tout homme peut transmettre à un

autre : au lieu que la pratique des beaux Arts consiste principalement dans une invention qui ne prend

guere ses lois que du génie : les regles qu'on a écrites sur ces Arts n'en sont proprement que la partie

méchanique ; elles produisent à-peu-près l'effet du Telescope, elles n'aident que ceux qui voyent.

Il résulte de tout ce que nous avons dit jusqu'ici, que les différentes manieres dont notre esprit opere sur
les objets, & les différens usages qu'il tire de ces objets même, sont le premier moyen qui se présente à

nous pour discerner en général nos connoissances les unes des autres. Tout s'y rapporte à nos besoins,

soit de nécessité absolue, soit de convenance & d'agrément, soit même d'usage & de caprice. Plus les

besoins sont éloignés ou difficiles à satisfaire, plus les connoissances destinées à cette fin sont lentes à

paroître. Quels progrès la Medecine n'auroit-elle pas fait aux dépens des Sciences de pure spéculation, si

elle étoit aussi certaine que la Géométrie ? Mais il est encore d'autres caracteres très-marqués dans la

maniere dont nos connoissances nous affectent, & dans les différens jugemens que notre ame porte de ses

idées. Ces jugemens sont désignés par les mots d'évidence, de certitude, de probabilité, de sentiment &

de goût.

L'évidence appartient proprement aux idées dont l'esprit apperçoit la liaison tout-d'un-coup ; la certitude
à celles dont la liaison ne peut être connue que par le secours d'un certain nombre d'idées intermédiaires,

ou, ce qui est la même chose, aux propositions dont l'identité avec un principe évident par lui-même, ne

peut être découverte que par un circuit plus ou moins long ; d'où il s'ensuivroit que selon la nature des

esprits, ce qui est évident pour l'un ne seroit quelquefois que certain pour un autre. On pourroit encore

dire, en prenant les mots d'évidence & de certitude dans un autre sens, que la premiere est le résultat des

opérations seules de l'esprit, & se rapporte aux spéculations métaphysiques & mathématiques ; & que la

seconde est plus propre aux objets physiques, dont la connoissance est le fruit du rapport constant &

invariable de nos sens. La probabilité a principalement lieu pour les faits historiques, & en général pour

tous les évenemens passés, présens & à venir, que nous attribuons à une sorte de hasard, parce que nous

n'en démêlons pas les causes. La partie de cette connoissance qui a pour objet le présent & le passé,

quoiqu'elle ne soit fondée que sur le simple témoignage, produit souvent en nous une persuasion aussi

forte que celle qui naît des axiomes. Le sentiment est de deux sortes. L'un destiné aux vérités de morale,

s'appelle conscience ; c'est une suite de la loi naturelle & de l'idée que nous avons du bien & du mal ; &

on pourroit le nommer évidence du c¶ur, parce que, tout différent qu'il est de l'évidence de l'esprit

attachée aux vérités spéculatives, il nous subjugue avec le même empire. L'autre espece de sentiment est

particulierement affecté à l'imitation de la belle Nature, & à ce qu'on appelle beautés d'expression. Il

saisit avec transport les beautés sublimes & frappantes, démêle avec finesse les beautés cachées, &

proscrit ce qui n'en a que l'apparence. Souvent même il prononce des arrêts séveres sans se donner la

peine d'en détailler les motifs, parce que ces motifs dépendent d'une foule d'idées difficiles à développer

sur le champ, & plus encore à transmettre aux autres. C'est à cette espece de sentiment que nous devons

le goût & le génie, distingués l'un de l'autre en ce que le génie est le sentiment qui crée, & le goût, le

sentiment qui juge.

Après le détail où nous sommes entrés sur les différentes parties de nos connoissances, & sur les
caracteres qui les distinguent, il ne nous reste plus qu'à former un Arbre généalogique ou encyclopédique

< page précédente | 18 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.