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Diderot et d'Alembert - Discours préliminaire de l'Encyclopédie

créer que les peindre, par la chaleur, le mouvement, & la vie qu'elle sait leur donner. Enfin la Musique,
qui parle à la fois à l'imagination & aux sens, tient le dernier rang dans l'ordre de l'imitation ; non que son

imitation soit moins parfaite dans les objets qu'elle se propose de représenter, mais parce qu'elle semble

bornée jusqu'ici à un plus petit nombre d'images ; ce qu'on doit moins attribuer à sa nature, qu'à trop peu

d'invention & de ressource dans la plûpart de ceux qui la cultivent : il ne sera pas inutile de faire sur cela

quelques réflexions. La Musique, qui dans son origine n'étoit peut-être destinée à représenter que du

bruit, est devenue peu-à-peu une espece de discours ou même de langue, par laquelle on exprime les

différens sentimens de l'ame, ou plûtôt ses différentes passions : mais pourquoi réduire cette expression

aux passions seules, & ne pas l'étendre, autant qu'il est possible, jusqu'aux sensations même ? Quoique

les perceptions que nous recevons par divers organes different entr'elles autant que leurs objets, on peut

néanmoins les comparer sous un autre point de vûe qui leur est commun, c'est-à-dire par la situation de

plaisir ou de trouble où elles mettent notre ame. Un objet effrayant, un bruit terrible, produisent chacun

en nous une émotion par laquelle nous pouvons jusqu'à un certain point les rapprocher, & que nous

désignons souvent dans l'un & l'autre cas, ou par le même nom, ou par des noms synonymes. Je ne vois

donc point pourquoi un Musicien qui auroit à peindre un objet effrayant, ne pourroit pas y réussir en

cherchant dans la Nature l'espece de bruit qui peut produire en nous l'émotion la plus semblable à celle

que cet objet y excite. J'en dis autant des sensations agréables. Penser autrement, ce seroit vouloir

resserrer les bornes de l'art & de nos plaisirs. J'avoue que la peinture dont il s'agit, exige une étude fine &

approfondie des nuances qui distinguent nos sensations, mais aussi ne faut-il pas espérer que ces nuances

soient démêlées par un talent ordinaire. Saisies par l'homme de génie, senties par l'homme de goût,

apperçûes par l'homme d'esprit, elles sont perdues pour la multitude. Toute Musique qui ne peint rien

n'est que du bruit ; & sans l'habitude qui dénature tout, elle ne feroit guere plus de plaisir qu'une suite de

mots harmonieux & sonores dénués d'ordre & de liaison. Il est vrai qu'un Musicien attentif à tout peindre,

nous présenteroit dans plusieurs circonstances des tableaux d'harmonie qui ne seroient point faits pour

des sens vulgaires : mais tout ce qu'on en doit conclurre, c'est qu'après avoir fait un art d'apprendre la

Musique, on devroit bien en faire un de l'écouter.

Nous terminerons ici l'énumération de nos principales connoissances. Si on les envisage maintenant
toutes ensemble, & qu'on cherche les points de vûe généraux qui peuvent servir à les discerner, on trouve

que les unes purement pratiques ont pour but l'exécution de quelque chose ; que d'autres simplement

spéculatives se bornent à l'examen de leur objet, & à la contemplation de ses propriétés : qu'enfin d'autres

tirent de l'étude spéculative de leur objet l'usage qu'on en peut faire dans la pratique. La spéculation & la

pratique constituent la principale différence qui distingue les Sciences d'avec les Arts, &

c'est à-peu-près en suivant cette notion, qu'on a donné l'un ou l'autre nom à chacune de nos

connoissances. Il faut cependant avoüer que nos idées ne sont pas encore bien fixées sur ce sujet. On ne

sait souvent quel nom donner à la plûpart des connoissances où la spéculation se réunit à la pratique ; &

l'on dispute, par exemple, tous les jours dans les écoles, si la Logique est un art ou une science : le

problème seroit bien-tôt résolu, en répondant qu'elle est à la fois l'une & l'autre. Qu'on s'épargneroit de

questions & de peines, si on déterminoit enfin la signification des mots d'une maniere nette & précise !

On peut en général donner le nom d'Art à tout système de connoissances qu'il est possible de
réduire à des regles positives, invariables & indépendantes du caprice ou de l'opinion ; & il seroit permis

de dire en ce sens, que plusieurs de nos sciences sont des arts, étant envisagées par leur côté pratique.

Mais comme il y a des regles pour les opérations de l'esprit ou de l'ame, il y en a aussi pour celles du

corps ; c'est-à-dire pour celles qui bornées aux corps extérieurs, n'ont besoin que de la main seule pour

être exécutées. De-là la distinction des Arts en libéraux & en méchaniques, & la supériorité qu'on

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